Geneviève Clastres : “Le goût des voyages”

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C’est avec un réel plaisir qu’on se plonge dans ce livre « pour enfants » consacré au voyage. Les adultes, de grands enfants comme on sait, se délecteront également de ce livre à la belle mise en page et à l’écriture aussi claire que bien informée. D’emblée, Geneviève Clastres montre qu’il importe de se demander pourquoi on décide de voyager, dans quel but et pour quelles raisons : « Et si certains voyageaient juste pour faire comme tout le monde. Dommage ! Ce serait oublier de se poser la question du ‘pourquoi je voyage’. Voyager n’est pas un acte anodin. On en revient toujours un peu transformé ». Le (bon) ton est donné, il ne s’agira donc pas d’un énième ouvrage pour enfant sur les seuls exotismes et folklores des ailleurs complétés de belles images de cartes postales. C’est justement toute la valeur ajoutée de ce beau livre qui est aussi un manuel pour que les enfants réfléchissent afin de voyager le mieux possible. Ecole de la vie, le voyage bien mené invite aussi au mieux vivre ensemble.

En trois temps, l’ouvrage se décline avec comme objectif avoué de donner envie aux enfants de voyager. Surtout de rencontrer d’autres cultures, découvrir d’autres mondes, le tout dans le respect des différences sans oublier celui de l’environnement. Trois temps qui sont aussi trois rites de passage dans l’acte de voyager : le départ, le séjour/voyage sur place, le retour.

Ainsi, la première partie traite précisément du goût du voyage, de ce qui nous pousse à partir, des besoins non de fuir mais de découvrir d’autres univers, d’autres populations, d’autres paysages.

La deuxième partie entre dans le vif du sujet puisqu’elle évoque le temps du voyage proprement dit, avec ses chocs culturels, ses déclics personnels, ses aventures collectives. C’est dans ce temps « clé » que le bonheur peut se conjuguer avec l’altérité, et que certaines vies d’un seul coup basculent, deviennent meilleures, plus tolérantes, plus joyeuses aussi. Car se frotter à la différence c’est oser affronter le vaste monde, et souvent cela conduit à s’enrichir mutuellement, touristes et autochtones, invités et hôtes. Manger, dormir, jouer, discuter, lire, s’amuser épousent soudain d’autres dimensions culturelles. D’autres façons de vivre se dévoilent et contribuent à nous rendre plus modestes et plus respectueux. Et ce qui est ici valable pour les gens l’est tout autant pour l’environnement.

Enfin, la troisième partie revient sur l’expérience du voyage, elle parle et décrit le temps des récits et marque aussi l’épreuve du retour à la vie « normale ». Mais le voyage ne laisse jamais indemnes celles et ceux, petits ou grands, qui ont un jour osé s’y plonger sans filet trop sécurisé. Pour beaucoup de voyageurs, littéralement retournés et bousculés dans leurs certitudes, une autre vie est alors possible et une autre vision du monde s’affine aussi. Le retour devient ce moment privilégié où le « revenant » réfléchit sur la raison d’être du tourisme, à ses petits bonheurs et à ses grands malheurs, à ses alternatives recommandables et à ses dérives condamnables.

Geneviève Clastres, journaliste, sinologue et spécialiste du tourisme, réussit dans cet ouvrage à destination des plus jeunes à sensibiliser son lectorat sur les véritables bonheurs que procure le voyage vers l’Autre, elle parvient également à mettre en garde les lecteurs sur les menaces écologiques de notre époque et les problèmes inhérents au tourisme international. Une orientation « responsable » qui donne tout son poids à ce livre car il participe ainsi à cette indispensable « éducation au voyage »  qui commence dès le plus jeune âge – et que, pour notre part, nous appelons de nos vœux depuis bien longtemps.

Un ouvrage qui interroge le sens de nos tribulations, proches ou lointaines, pour mieux former en quelque sorte les enfants à l’aventure humaine. Celle qui consiste à se mettre à l’écoute du monde pour tenter de mieux le comprendre, l’apprécier, et donc aussi le partager. Se mettre dans les pas de l’hôte et de l’Autre pour mieux refuser la mise au pas du monde et des grands de ce dernier.

En évoquant à maintes reprises le tourisme responsable et en focalisant le livre sur la réflexion autour du voyage, Le goût des voyages se démarque à juste titre des guides touristiques pour enfants ou des récits de voyage plus classiques à destination du public jeune. De nombreux passages, par exemple, décrivent les codes culturels et la vivante pluralité de notre planète, comme ici à propos des chocs culturels : « Un Chinois sera choqué par une femme malienne qui allaite en public qui sera choquée par un couple qui s’embrasse en pleine rue qui sera choqué par deux Marocains qui se tiennent par la main qui seront choqués par une Américaine en jupe très courte »… La riche et bienheureuse diversité du monde est autant au cœur du voyage que de ce livre qui en parle.

Au fil des pages, les belles illustrations de Lucile Placin égaient le texte tout comme le font d’ailleurs les nombreuses photos qui alimentent déjà les rêves d’ailleurs des enfants de partout. Et puis, comment ne pas louer cet ouvrage qui, pour le bonheur et la connaissance des enfants, reprend quelques belles citations humanistes et autres pensées autour de l’altérité ou de la préservation de la nature, à l’instar de ce proverbe célèbre des Cri (ou Cree), un peuple amérindien du Canada : « Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson pêché, alors vous découvrirez que l’argent ne se mange pas ». C’est là, reconnaissons-le, un proverbe qui devrait inspirer non seulement nos chers petits mais également les grands qui nous gouvernent.

Au final, voilà bien un livre à mettre entre toutes les mains, à commencer dans celles des enfants mais aussi des jeunes en général, sans oublier tout de suite après leurs enseignants et leurs parents !

Franck Michel
pour
La croisée des routes

Geneviève Clastres, Le goût des voyages – paru aux éditions Gallimard, Coll. « Jeunesse », avec des illustrations de Lucile Placin | mai 2013, 82 pages.

Ajouté le 3 septembre 2013 :
Toutes nos félicitations à Geneviève Clastres qui vient de recevoir ce mercredi 3 septembre 2013 le Prix Amerigo Vespucci jeunesse.
La remise officielle des prix aura lieu en octobre pendant le Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges.

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