Archives mensuelles : avril 2014

De l’esprit des lointains et du cosmopolite : deux livres pour prendre l’air et un peu de recul !

Le premier fait la part belle à l’esprit des lointains et vient de paraître en avril 2014, aux éditions Livres du monde ; le second évoque un baroudeur cosmopolite et a été réédité en janvier 2014 chez Rivages… mais sa première parution remonte tout de même à l’année 1750. Un bail. Pourtant les deux livres revigorent de la tête aux pieds après un climat électoral et global trop lourd.

Carré (Claude), L’esprit des lointains, Annecy, Livres du monde, 2014.

Lointains

D’emblée, le romancier et auteur de fictions pour Radio France qu’est Claude Carré convoque Nicolas Bouvier lorsque celui-ci parlait de rinçage et d’essorage à propos du voyage comme rite de lavage. Et Claude Carré, en bon usager du monde, de préciser que « si un voyage se passe trop bien, c’est que vous restez trop en surface ; il faut aller plus au fond ». En effet, la profondeur est précisément ce qui permet de prendre de la hauteur. En voyage comme en toute chose. L’auteur de ces chroniques voyageuses traverse la planète, il s’arrête plus longuement en Thaïlande et dans le sud-est asiatique, il questionne à la fois notre et son propre sens du voyage. A la lecture de ces courts et palpitants récits, on s’interroge, on rit et on lit. Avec plaisir. Je retiendrai ici trois séquences, destinées à inviter les lecteurs à se plonger dans le livre et ensuite à prendre la route.

Une chronique intitulée « Commedia dell’ Colorado » fait sourire, un peu amèrement certes, l’histoire contée ramenant directement à la réalité très crue du tourisme international qui en vient à occuper les moindres recoins du globe. Claude Carré s’apprête donc à profiter de la magie du canyon, du Colorado mythique voué à la lenteur et au silence rédempteurs, et tout simplement de la beauté brute du lieu, baigné par un soleil couchant… La transe du voyageur n’est pas loin : « Rien de tel que l’émotion d’un moment pareil, pour approcher au plus près les mystères de la création, les secrets de la vie. Mais… » (p. 59). Car il y a souvent le joli mot de « mais ». Mais des touristes italiens organisés se sont invités, bruyamment, à la fête… Gâchant au passage « l’orgasme crépusculaire » annoncé… Le voyage est aussi une occasion d’apprendre à se calmer, à se poser sinon à se reposer : « Les Italiens sont partageurs, on ne peut pas le leur ôter ». Ah, la belle aubaine… Ils racontent et se racontent, jusqu’à la nausée. Il faut faire avec et garder les nerfs en place, une épreuve, assurément. « Au bout de deux minutes, tout ce qu’il y avait de possiblement américain dans le paysage est rayé de la carte ». Le tourisme est parfois plus rapide et plus efficace que la guerre pour prendre possession d’un territoire : « Le grand cirque italien a débarqué pour une représentation exceptionnelle au bord du Colorado et rien d’autre n’existe ». La morale de cette histoire plutôt confisquée est ainsi justement résumée par l’auteur carrément dépité : « Le plus souvent on entend parler de voyageurs égarés, mais parfois aussi il y a des destinations qui se perdent » (p. 60). Voyager c’est toujours aller à l’école de la vie. On apprend sans arrêt. Même si pour ce faire il est bon de s’arrêter de temps en temps.

Je n’en peux plus d’accumuler du tombeau

Une autre chronique passe par l’Egypte, pays où les frères ne sont plus musulmans mais militaires, et Claude Carré, fatigué par les musées, lâche : « Je n’en peux plus d’accumuler du tombeau ». La chronique, il est vrai, s’intitule « Perplexe dans la vallée ». Tout un programme. Entendez : la vallée du Nil, avec ses rois et ses reines, ses sites et ses tombeaux, à n’en plus finir. Sauf aujourd’hui, lorsque les touristes désertent les Pharaons et les momies, puisque les Egyptiens modernes sont incontestablement – n’en déplaise à la soldatesque en faction – plus musulmans et plus vivants que leurs illustres et antiques prédécesseurs. Le constat de l’auteur, que je partage totalement, est ensuite sans appel : « On en apprend plus sur l’âme d’un pays en parlant avec un militaire à l’uniforme élimé qu’en visitant la tombe présumée du cousin par alliance d’un supposé pharaon de la 4e dynastie. Mais c’est seulement ce que j’en pense et chacun fait comme il lui plaît » (p. 66). CQFD. Claude est plus que carré dans cette affaire. Concernant le militaire uniformisé, on ajoutera que ce qui était vrai avant ladite « révolution arabe » du coin, en grande partie confisquée depuis au peuple, l’est de nouveau après.

Le jardin zen idéal

Dernière chronique ici évoquée, « Peut-être le plus bel endroit du monde », rien que ça, et le paradis en question se trouve dans le sud de la Thaïlande. Non loin de Koh Tao, la petite île magique de Nang Yuan, « le jardin zen idéal », possède en effet tous les atouts pour contenter le chaland le plus grincheux. On est loin de l’Italie et des musées de Florence et pourtant le syndrome de Stendhal, lui, n’est pas loin. Le site est notamment prisé par les plongeurs du monde entier. Cela fait beaucoup de monde. Le lieu est aussi splendide qu’il est fragile. Réaliste, Claude Carré positive comme il peut lorsqu’il écrit que « même les arrivages caquetants de touristes qui viennent y louer un transat pour l’après-midi n’arrivent pas à ternir l’ensemble. Pourtant, ils y mettent du leur » (p. 151). Sur cet îlot reculé, où j’ai débarqué au printemps 1990, le tourisme est une épreuve dont il ne ressort pas indemne. En un quart de siècle, les merveilleux fonds marins en ont vu de toutes les couleurs. L’auteur s’y est rendu au printemps 2012, et j’avoue qu’il m’est agréable de lire sous la plume de Claude Carré ces mots réconfortants sur ce lieu unique : « C’est la carte postale parfaite, un tableau de Vermeer, un trio de Mozart. Rien de spectaculaire, pas d’attraction renversante, de gouffre assassin, d’à-pics vertigineux. Juste trois tas de cailloux coniques disposés en triangle, normalement arborés, deux langues de sable, et de l’eau de mer transparente. Ajoutez du soleil et le tour est joué : c’est ce qu’il peut y avoir de plus naturellement joli ». Et l’auteur, émerveillé devant tant de beauté, de conclure : « Mais pourquoi la géographie est-elle si avare de Nang Yuan ? Où est le bureau des plaintes ? » (p. 151). Pour ma part, je ne peux pas résister à l’idée de terminer ce paragraphe sans montrer une image de ce coin idyllique, prise en 1990, et aujourd’hui toujours en sursis… Bon gré, mal gré.

Nang Yuan


Fougeret de Monbron (Louis-Charles), Le Cosmopolite ou le citoyen du monde, Paris, Rivages, 2014 (1750).

Cosmopolite« Je vous avertis que mon esprit volontaire ne connaît point de règles et que, semblable à l’écureuil, il saute de branche en branche, sans se fixer sur aucune » (p. 60), voilà une phrase qui, dans une variante assez proche, ressurgira un siècle plus tard sous la plume de Nietzsche. Louis-Charles Fougeret de Monbron est un libertin misanthrope mais original qui inspirera Voltaire au XVIIIe siècle… Quand il délaisse les femmes pour les routes il prend un ton sinon un tour plus libertaire. Il répète dans ce singulier récit qu’il ne souhaite pas parler des endroits traversés et des gens rencontrés lors de ses voyages. Nous ne sommes même pas au milieu du XVIIIe siècle et déjà le monde semble trop connu et surtout trop raconté : « Il n’y a déjà que trop de fastidieux ouvrages de cet espèce dans le monde. Ce n’est pas la peine que j’en augmente le nombre par des imitations ou des redites ; le seul but que je me propose est de jeter sur le papier les réflexions que je fais en me promenant, ainsi que le hasard et l’occasion me les suggèrent. Il s’en présente une maintenant à mon esprit que ma franchise ne me permet d’omettre ; c’est qu’après avoir beaucoup vu, je me trouve un peu moins sot sans en être devenu meilleur » (p. 47).

Si notre libertin, coureur de jupons et arpenteur du monde, manque parfois de respect aux femmes dans ses propos, il ne manque pas en revanche d’arguments béton – qui pourtant à l’époque n’existait point – pour interroger le sens de ses pérégrinations : « On a beau changer de climats, le caractère ne change point ; on porte partout avec soi le cachet de la nature. (…) Le plus grand fruit que j’ai tiré de mes voyages ou de mes courses est d’avoir appris à haïr par raison ce que je haïssais par instinct » (p. 48). Le voyage ne nous permet donc pas seulement de douter mais également de confirmer. Parfois. Et Fougeret de Monbron brosse déjà, sans véritablement le savoir, les contours à venir de l’acculturation de masse de sociétés entières, des Tupinambas aux Polynésiens, des Persans aux Bretons : « Les peuples incessamment attentifs à se copier sont les singes les uns des autres » (p. 87). Ces dires restent d’une terrible actualité même près de trois siècles après leur énonciation…

Je tiens à tout et ne tiens à rien

Il faut lire ce récit car il est plein d’entrain, il ouvre une jolie fenêtre sur le monde alors que ce dernier ne cesse de se refermer. Surtout, il dénote un peu d’espoir et offre un remède bon marché et de belle lecture contre la morosité ambiante. Hier comme aujourd’hui : « (…) je me trouve bien partout, hormis en prison. Tous les pays me sont égaux, pourvu que j’y jouisse en liberté de la clarté des deux, et que je puisse entretenir convenablement mon individu jusqu’à la fin de son terme. Maître absolu de mes volontés et souverainement indépendant, changeant de demeure, de climat selon mon caprice, je tiens à tout et ne tiens à rien. Aujourd’hui je suis à Londres, peut-être dans six mois serai-je à Moscou, à Pétersbourg, que sais-je enfin ? ce ne serait pas un miracle que je fusse un jour à Ispahan ou à Pékin » (p. 125). La vie – en voyage ou non – peut être fabuleuse quand on sait comment la saisir pleinement.

Ces deux ouvrages nous réconfortent à propos de l’état du monde et sans doute nous encouragent-ils également à circuler plutôt qu’à râler, à avancer plutôt qu’à stationner. Doucement et librement.

Franck Michel

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New York Factories, un beau livre de Pierre Gras

Brooklyn_entrepots_2011Brooklyn, entrepôts, 2011

Une mémoire industrielle toujours vivante

Une plongée au cœur de l’histoire de New York et de ses cinq boroughs (Manhattan, Brooklyn, le Bronx, Queens et Staten Island) offre, dans les « creux » de la ville, dans ses interstices ou son front d’eau, des aspects inattendus, hérités de la période industrielle et témoins d’une évolution de la mégalopole américaine qui n’apparaît pas toujours aussi clairement. Le tissu urbain new-yorkais, contrairement à ce que suggèrent la fameuse « grille » de Manhattan et l’apparente cohérence de sa façade, est assez hétérogène, mêlant activités, logements, entrepôts, commerces, dépôts de matériaux : un véritable patchwork qui se donne à voir plus précisément lorsque l’on franchit les deux cours d’eau, l’Hudson et l’East River.

Entre le milieu et la fin du XIXe siècle, la conquête d’un plus vaste territoire s’est en effet traduite par la traversée des deux fleuves et la constitution d’une métropole de taille mondiale, s’accompagnant d’un développement industriel et démographique considérable, que permet alors l’accumulation des hommes et des capitaux. Les activités prestigieuses étant placées au centre de l’île de Manhattan, des pentes se dessinent vers les quais et les industries qui viennent doubler la ligne des ports. À Brooklyn ou à Staten Island, se regroupent les activités plus bruyantes : chantiers navals, entrepôts ou embarcadères. L’histoire unitaire de New York depuis le XVIIe siècle se fractionne en de multiples récits.

Red_Hook_anciens_entrepots_2011 Red Hook, anciens entrepôts, 2011

Au cours des années 1960-70, la crise économique frappe la ville de plein fouet. Elle engendre nombre de friches industrielles dans les arrondissements du Bronx et de Queens. Les usines ferment du fait de la concurrence internationale, elles déménagent ou se délocalisent à l’étranger. Et il ne reste bientôt de l’ancien grand port central que des activités résiduelles à Brooklyn, dans le secteur de Red Hook, et au Howland Hook Marine Terminal de Staten Island. À partir des années 1990, plusieurs opérations de réhabilitation sont menées dans des quartiers industriels. Plusieurs des anciennes zones industrialo-portuaires sont reconverties en lofts, en ateliers d’artistes ou en agences d’architecture et de design. Dans les quartiers qui n’ont pas encore été transformés, un sentiment d’abandon et de solitude est venu se substituer à l’activité grouillante et bruyante des décennies précédentes. Mais déjà le « marché » s’y intéresse, à l’image de l’ancienne sucrerie Domino’s Sugar, qui sera bientôt reconvertie. Un nouvel avenir se dessine, certes loin de l’industrie traditionnelle, mais toujours connecté à la capacité incroyable de New York à se réinventer…

Usine_Dominos Sugar_2011Usine Domino’s Sugar, 2011

NEW YORK FACTORIES / Pierre Gras / Blurb Publ. / Mars 2014 / 96 p. couleur

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Pierre Gras, historien de formation, a été journaliste pendant plus de vingt ans. Il s’est intéressé très tôt à l’univers des villes, à ses mutations et à son patrimoine industriel. Écrivain-voyageur, consultant spécialiste des questions urbaines et portuaires et enseignant-chercheur en école d’architecture, il a publié une vingtaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à l’urbanisme, à l’architecture, au patrimoine et au devenir du monde urbain, parmi lesquels Le Temps des ports (Tallandier, 2010) et Tony Garnier (éditions du Patrimoine, 2013).

Hommage à l’historien Jacques Le Goff

C’était à l’automne 1995, alors que la sortie de sa biographie sur le bon roi Saint-Louis était imminente (1996, Gallimard), Jacques Le Goff nous recevait dans son bureau de l’EHESS à Paris. Avec sa belle ouverture d’esprit et sa grande générosité, il avait évoqué avec nous les épineuses questions de guerre et de paix, à l’époque médiévale évidemment mais pas seulement, dans le cadre d’un dossier que nous préparions pour la revue Histoire & Anthropologie (n°12, 1er semestre 1996). Le Rwanda et les Balkans étaient encore, dans les esprits en tout cas, à feu et à sang. Et, fin 1995, l’Apocalypse, si présente dans les tranchées de 14-18 que visible/visitable sur les écrans télévisés en 2014, était d’actualité à cette époque autour des grands lacs africains ou au cœur d’une Bosnie assassinée. Les leçons de l’histoire servent-elles à quelque chose ? Le Moyen-Orient, durablement, l’Ukraine, récemment, et tant d’autres contrées menacées ou en proie à des conflits, prouvent que le présent table encore sur le passé. Difficile dans ce contexte d’en faire table rase… D’où l’urgence de mieux interroger et plus encore comprendre l’histoire.

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A travers son œuvre, Jacques Le Goff a montré, entre autre, la modernité saisissante du Moyen Age européen, les liens intrinsèques entre histoire et anthropologie, il a repensé la notion de purgatoire tout comme analysé la vie des grands hommes de l’époque médiévale à l’aune des réalités économiques, sociales et culturelles. Il fallait – et il l’a bien fait – dépasser la seule histoire politique qui forcément « bataille » trop facilement autour des questions nationales… Partisan d’un « long Moyen Age », qui irait du Ve siècle jusqu’au XVIIIe siècle, il a notamment révolutionné le regard sur cette période qui avec lui sort enfin des ténèbres. Nombre d’historiens ouverts sur le vaste monde, qu’il s’agisse de celui hérité de l’école des Annales, de Bloch à Braudel, ou de celui plus actuel, complexe et mondialisé qui s’offre à nous, doivent beaucoup à Jacques le Goff.
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Lui qui a profondément changé notre rapport à l’histoire, qui croyait au Moyen Age – et à une certaine idée de la gauche – et qui a si bien mixé l’histoire avec l’anthropologie, s’est éteint le 1er avril 2014, à l’âge de 90 ans. Il laisse derrière lui une œuvre majeure, de la parution en 1957 de son livre Les intellectuels au Moyen Age (Seuil) jusqu’à son ultime opus sorti en ce début d’année 2014, Pourquoi découper l’histoire en tranches ? (Seuil). Chapeau !

FM

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« Back Bag – détour et retour indien » de Lucie Friedrich

Lucie Friedrich revient d’Inde. Enchantée. Comme à l’accoutumée.  Elle nous a récemment proposé, dans les colonnes de la revue L’autre voie n°10 « Backache », un récit de son passionnant séjour l’an passé dans ce vaste pays-continent. Le présent texte – et images – poursuit l’aventure, en mettant des mots sur les émotions partagées… Merci Lucie !

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« Il était une fois, une jeune fille qui avait en tête un rêve. Elle voulait voyager, aller découvrir des gens, au bout du monde. Un jour elle arriva à un orphelinat en Inde, très, trèèèès loin de chez elle. Et là, elle rencontra des petits garçons qui avaient un secret. Grâce à ce secret, ils étaient heureux. Au bout d’un long moment, les garçons décidèrent de lui enseigner leur secret. Elle découvrit qu’ils ne connaissaient pas la notion du temps, ils se délectaient de chaque seconde sans penser à avant ni à après. C’était grâce à ça qu’ils n’avaient rien mais qu’ils étaient tout, qu’ils savaient comment vivre. »

Je quitte le froid de l’hiver pour me retrouver propulsée à des centaines de Km/heure vers l’est… Vers la poussière et le soleil… Vers Manikandan et les chappati… Le voyage durera à nouveau neuf heures, comme lorsque j’étais revenue de ces terres, il y a presque un an. Neuf petites heures de rien du tout, après tant de mois. Je suis en route pour l’Inde ! Ma maman dort à côté de moi. Elle avait envie de vacances. Elle a décidé de venir voir dans quel milieu sa fille avait évolué pendant quelques temps… Et où est-ce qu’elle a laissé un petit bout de son âme !

L’atterrissage, brusque et soudain. Neuf heures de transition avaient plongé mon esprit dans une torpeur douce et enivrante. Mais là, par le hublot, je vois les silhouettes sombres qui s’agitent autour de l’avion, je distingue les moustaches sur les visages des hommes, et je vois la lune qui couronne ce paysage en s’étirant comme un sourire dans le ciel. Je suis de retour. L’excitation me gagne. La sortie de l’avion. L’odeur de l’Inde embrume à nouveau mon cerveau, cette atmosphère lourde et humide. Ces regards qui s’attardent sur ma peau blanche. Cette agitation inaltérable. Je suis là. Ça y est.

Mon esprit se débloque et je perçois tout avec intensité

On récupère nos bagages, dont mon fidèle sac de voyage qui ne m’a jamais quitté durant toutes mes aventures. Ma mère regarde partout, l’air enchanté, ses yeux s’attardant sur chaque détail. Elle ne sait pas encore à quel point ce que j’ai vécu ici a été profond et intense… La confusion. On se retrouve à l’extérieur sans que mon cerveau ne puisse donner un aspect logique aux évènements, et soudain, deux cris aigus. Les filles ! Les deux petites de la famille hindoue chez laquelle j’avais été hébergée durant un mois accourent vers moi, les bras chargés de roses. C’est là seulement que mon cerveau se remet à fonctionner, et que je ressens les choses, seconde après seconde. Mon esprit se débloque et je perçois tout avec intensité, les bonds des petites entre mes bras, leur sourire, leur voix fluette. Je les accueille avec un énorme câlin, je suis prise dans un véritable tourbillon de rires et de malices, et puis je prends le temps de les regarder. Elles ont grandi, c’est sûr, mais je retrouve ces yeux coquins et ces manies charmeuses ! Varsha et sa famille entière suivent les petites, me serrent dans leurs bras avec émotion. Ils touchent la main de ma mère avec respect et elle les regarde, avide de tout savoir d’eux et de leur vie. On monte tous à l’arrière du van avec lequel ils sont venus et dans lequel on a vécu tant d’aventures l’an passé; et immédiatement la langue de Varha se délie comme à son habitude tandis qu’un flot de paroles vient m’entourer. On papote à nouveau, les deux copines se sont retrouvées !

Cinq mois, neuf heures, dix mois, neuf heures. Une minute. Cinq mois en Inde à penser à ma famille, neuf heures de transition vers la France, dix mois en France à penser à mes amis, neuf heures de transition vers l’Inde. Une minute de retrouvailles. Et les rapports, après cette minute, redeviennent immédiatement les mêmes qu’il y a tant de temps. Tout a changé en surface, Riya parle mieux anglais, Kartiki va avoir une petite sœur et Vikas va entrer à l’université, mais en profondeur, tout est resté identique. Le temps n’existe pas. On incarne l’Instant.

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On passera 5 jours auprès de la famille de Varsha, 5 jours durant lesquels je retrouve cette impression familière d’être hébergée chez mes cousins. On partage tout, comme quand j’y étais restée quelques mois. Ma mère découvre le trafic indien et les aventures à moto sans l’ombre d’un casque ou d’un policier, et commence à comprendre pourquoi mon regard brillait tant quand elle me demandait des nouvelles de mes amis de « sous les tropiques ». On patauge dans les rigoles d’irrigation de la rizière, on cuisine sous les palmiers, on retourne à la piscine où on se baigne avec nos vêtements… Et, merveilleuse surprise, je constate que Varsha nage maintenant sous l’eau… Ses premiers plongeons l’année dernière avaient été plus qu’hésitants et il avait fallu un réel travail d’équipe entre nous pour qu’au bout d’un mois, après un travail acharné quotidien, Varsha parvienne à faire une longueur de piscine seule. Quel bonheur de la voir frétiller sous l’onde fluide avec une telle aisance après tout ce temps !

Par-delà le temps et les frontières

Et puis, il est bientôt temps de se séparer… Je dis au revoir, avec une réelle tristesse, mais cette fois sans douleur. Sans cette souffrance qui me déchirait les entrailles, il y a 10 mois. Ces gens sont dans mon cœur et c’est comme si on était ensemble en permanence. Vikas me serre dans ses bras en murmurant « beyond time and boundaries ». Par-delà le temps et les frontières. Je le regarde sans répondre. Il n’y a plus besoin de mots.

Deux heures d’avion.

Ma mère et moi descendons dans la Tamil Nadu, direction l’orphelinat… A nouveau mon cerveau s’embrume, s’empreint de cette ouate cotonneuse qui caractérise les transitions émotionnelles intenses… C’est là que la peur me tient vraiment. J’ai vécu des choses si fortes dans ce foyer d’accueil, qu’il a été très dur de revenir en France après une telle harmonie. Et si tout avait changé ? Si les garçons m’avaient oubliée et que je réalisais que tout n’avait été qu’illusion ? Ou si au contraire je m’apercevais que je leur ai manqué encore plus qu’ils ne m’ont manqué, et qu’à nouveau je restais émotionnellement coincée auprès d’eux ? Et si, si…. ?

La descente de la jeep qui nous dépose en plein cœur de la cour de l’orphelinat se fait sous le tempo endiablé des palpitations de mon cœur qui tremble d’excitation. Soudain, c’est l’explosion de joie : un flot de mains tendues déferle vers mois sous les joyeux « sister ! sister ! » qui m’apostrophent ! Les garçons, ce sont eux !! Ils sont là ! Je les regarde tous ; montre-moi ton visage, Selva, que je voie comment tu as changé. Et toi, Suriya, toujours ce sourire en coin ? Bon sang, les garçons, c’est vous. Que vous avez grandi. Que vous m’avez manqué !! Chacun me demande de dire son prénom, pour vérifier que je me souvienne bien d’eux. Evidemment, je peux dire jusqu’au petit surnom de chacun d’entre eux, à ces Boys dont les plus petites manies se sont inscrites jusqu’au plus profond de mon âme!! Ça me fait rire de voir qu’ils avaient les mêmes inquiétudes que moi ; et une fois que je leur ai prouvé que oui, je me souvenais bel et bien de chacun d’entre eux, alors ils m’entraînent à leur suite dans le réfectoire pour me raconter leurs histoires de cœur, les disputes avec les copains ou encore les notes qu’ils ont eues la veille à leur examen. Le temps, ce joli sablier dont le haut et le bas sont indissociables et qui prend la fantaisie de les intervertir inlassablement, reprend son cours comme si pas une seconde ne s’était écoulée depuis 10 mois…

Je me sens plus libre de mes faits et gestes

Au fil des jours, je m’aperçois que mon statut d’invitée, différent de l’ancien statut de volontaire, change la manière dont je ressens l’orphelinat. Je me sens plus libre de mes faits et gestes, puisqu’il n’est plus nécessaire d’effacer toute ambiguïté par rapport aux garçons, et je prends également conscience que mes angoisses n’étaient pas fondées. Les garçons ont vécu mon départ exactement de la même manière que je l’ai vécu moi-même : c’est bel et bien leur sœur qui est de retour parmi eux, mais une sœur dont ils n’auraient pas besoin, dont ils ne seraient pas dépendants. Une sœur qu’ils aimeraient, tout simplement. Je suis soulagée de voir que d’autres volontaires deviennent les « encadrants » des garçons. Les Boys se comportent avec moi comme avant, tout en oubliant ce côté « hiérarchique » . Les mêmes conversations, les mêmes blagues, les mêmes confidences. Qu’est-ce que vous m’avez manqué, les garçons. A nouveau les fêtes, les danses, ce tourbillon de couleur et de rires, ces pleurs parfois, vite consolés, cette fierté dans le regard des Boys qui me disent « super ! » en me voyant vêtue d’un sari pour le Pongal, ces cannes à sucre partagées en cachette dans le dortoir, ces sourires épanouis à chaque instant…

Et puis vient le moment des adieux, il faut que je retourne chez moi… Je leur dis. Cette chose si importante qui règne dans mon cœur. Chacune des victoires qui ont été miennes durant ces dix mois loin de vous, ont été les vôtres aussi. C’est grâce à ce que j’ai appris auprès de vous que j’ai réussi à m’accomplir, chez moi. Vous pouvez être fiers. Vous êtes fantastiques.

C’est alors que Manikandan, qui m’avait tellement manqué pendant mon absence, me glisse à l’oreille : « sister, no more backpain ? ». Je comprends qu’il me parle de mon fameux mal de dos, que j’avais plutôt interprété comme un « mal du retour »… Je rigole à travers un voile d’émotions : « No Mani, no more backpain ». Il sourit comme lui seul sait sourire, avec ce soleil dans le regard : « Ok, then, back bag !! » et il me glisse avec une agilité déconcertante un petit sac à dos sur les épaules… Je le fais glisser entre mes mains et l’ouvre, ébahie : un bracelet qu’il portait en permanence et une photo de lui s’y trouvent, ainsi qu’une lettre rédigée par les garçons, si touchante et si adorable. Tout l’amour des Boys est là. « Back bag ». Le sac à dos… Ce sera bien plus que ça. Ce sera le sac du retour… La besace des cadeaux que j’ai trouvés en revenant à ces garçons auprès desquels un fragment mon cœur était resté !

Je vois la lune me rendre mon sourire

Les larmes me montent aux yeux et ma voix se brise, de manière peu contrôlée… Je m’apprête à leur dire à nouveau au revoir. Mais cette fois, c’est différent. Cette fois ma mère a rencontré mes petits frères de cœur ; les deux univers ont fusionné. Cette fois je sais que je leur manque comme ils me manquent, avec un simple amour fraternel, dénué de dépendance et d’angoisse, simplement empreint de beauté et de grandeur. Cette fois je sais que quel que soit le temps passé loin d’eux, nos rapports ne changeront pas. Et en quittant le sol gorgé de poussière, de promesses, de rudesse et de spiritualité, je vois la lune me rendre mon sourire, me laissant partir pour l’ouest… Dans un an, dix ans, vingt ans… Elle me verra fouler le sol de ces terres à nouveau, en route vers les gens que j’aime ; elle constatera à nouveau que tout semblera avoir changé en surface, mais que les choses profondes sont inaltérables. Et la lune, de tout là-haut, sourira à nouveau. Car le temps n’existe pas. On incarne l’Instant.

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Texte et photos : Lucie Friedrich (pour La croisée des routes)

Après son périple humaniste au coeur de l’Inde, Lucie Friedrich a obtenu au festival Grand Bivouac d’Albertville, en octobre 2013, le Prix coup de coeur des Premiers pas de l’aventure, attribué aux jeunes voyageurs. Elle a par ailleurs bénéficié d’une bourse de voyage Zellidja.