Archives pour la catégorie livre

De l’esprit des lointains et du cosmopolite : deux livres pour prendre l’air et un peu de recul !

Le premier fait la part belle à l’esprit des lointains et vient de paraître en avril 2014, aux éditions Livres du monde ; le second évoque un baroudeur cosmopolite et a été réédité en janvier 2014 chez Rivages… mais sa première parution remonte tout de même à l’année 1750. Un bail. Pourtant les deux livres revigorent de la tête aux pieds après un climat électoral et global trop lourd.

Carré (Claude), L’esprit des lointains, Annecy, Livres du monde, 2014.

Lointains

D’emblée, le romancier et auteur de fictions pour Radio France qu’est Claude Carré convoque Nicolas Bouvier lorsque celui-ci parlait de rinçage et d’essorage à propos du voyage comme rite de lavage. Et Claude Carré, en bon usager du monde, de préciser que « si un voyage se passe trop bien, c’est que vous restez trop en surface ; il faut aller plus au fond ». En effet, la profondeur est précisément ce qui permet de prendre de la hauteur. En voyage comme en toute chose. L’auteur de ces chroniques voyageuses traverse la planète, il s’arrête plus longuement en Thaïlande et dans le sud-est asiatique, il questionne à la fois notre et son propre sens du voyage. A la lecture de ces courts et palpitants récits, on s’interroge, on rit et on lit. Avec plaisir. Je retiendrai ici trois séquences, destinées à inviter les lecteurs à se plonger dans le livre et ensuite à prendre la route.

Une chronique intitulée « Commedia dell’ Colorado » fait sourire, un peu amèrement certes, l’histoire contée ramenant directement à la réalité très crue du tourisme international qui en vient à occuper les moindres recoins du globe. Claude Carré s’apprête donc à profiter de la magie du canyon, du Colorado mythique voué à la lenteur et au silence rédempteurs, et tout simplement de la beauté brute du lieu, baigné par un soleil couchant… La transe du voyageur n’est pas loin : « Rien de tel que l’émotion d’un moment pareil, pour approcher au plus près les mystères de la création, les secrets de la vie. Mais… » (p. 59). Car il y a souvent le joli mot de « mais ». Mais des touristes italiens organisés se sont invités, bruyamment, à la fête… Gâchant au passage « l’orgasme crépusculaire » annoncé… Le voyage est aussi une occasion d’apprendre à se calmer, à se poser sinon à se reposer : « Les Italiens sont partageurs, on ne peut pas le leur ôter ». Ah, la belle aubaine… Ils racontent et se racontent, jusqu’à la nausée. Il faut faire avec et garder les nerfs en place, une épreuve, assurément. « Au bout de deux minutes, tout ce qu’il y avait de possiblement américain dans le paysage est rayé de la carte ». Le tourisme est parfois plus rapide et plus efficace que la guerre pour prendre possession d’un territoire : « Le grand cirque italien a débarqué pour une représentation exceptionnelle au bord du Colorado et rien d’autre n’existe ». La morale de cette histoire plutôt confisquée est ainsi justement résumée par l’auteur carrément dépité : « Le plus souvent on entend parler de voyageurs égarés, mais parfois aussi il y a des destinations qui se perdent » (p. 60). Voyager c’est toujours aller à l’école de la vie. On apprend sans arrêt. Même si pour ce faire il est bon de s’arrêter de temps en temps.

Je n’en peux plus d’accumuler du tombeau

Une autre chronique passe par l’Egypte, pays où les frères ne sont plus musulmans mais militaires, et Claude Carré, fatigué par les musées, lâche : « Je n’en peux plus d’accumuler du tombeau ». La chronique, il est vrai, s’intitule « Perplexe dans la vallée ». Tout un programme. Entendez : la vallée du Nil, avec ses rois et ses reines, ses sites et ses tombeaux, à n’en plus finir. Sauf aujourd’hui, lorsque les touristes désertent les Pharaons et les momies, puisque les Egyptiens modernes sont incontestablement – n’en déplaise à la soldatesque en faction – plus musulmans et plus vivants que leurs illustres et antiques prédécesseurs. Le constat de l’auteur, que je partage totalement, est ensuite sans appel : « On en apprend plus sur l’âme d’un pays en parlant avec un militaire à l’uniforme élimé qu’en visitant la tombe présumée du cousin par alliance d’un supposé pharaon de la 4e dynastie. Mais c’est seulement ce que j’en pense et chacun fait comme il lui plaît » (p. 66). CQFD. Claude est plus que carré dans cette affaire. Concernant le militaire uniformisé, on ajoutera que ce qui était vrai avant ladite « révolution arabe » du coin, en grande partie confisquée depuis au peuple, l’est de nouveau après.

Le jardin zen idéal

Dernière chronique ici évoquée, « Peut-être le plus bel endroit du monde », rien que ça, et le paradis en question se trouve dans le sud de la Thaïlande. Non loin de Koh Tao, la petite île magique de Nang Yuan, « le jardin zen idéal », possède en effet tous les atouts pour contenter le chaland le plus grincheux. On est loin de l’Italie et des musées de Florence et pourtant le syndrome de Stendhal, lui, n’est pas loin. Le site est notamment prisé par les plongeurs du monde entier. Cela fait beaucoup de monde. Le lieu est aussi splendide qu’il est fragile. Réaliste, Claude Carré positive comme il peut lorsqu’il écrit que « même les arrivages caquetants de touristes qui viennent y louer un transat pour l’après-midi n’arrivent pas à ternir l’ensemble. Pourtant, ils y mettent du leur » (p. 151). Sur cet îlot reculé, où j’ai débarqué au printemps 1990, le tourisme est une épreuve dont il ne ressort pas indemne. En un quart de siècle, les merveilleux fonds marins en ont vu de toutes les couleurs. L’auteur s’y est rendu au printemps 2012, et j’avoue qu’il m’est agréable de lire sous la plume de Claude Carré ces mots réconfortants sur ce lieu unique : « C’est la carte postale parfaite, un tableau de Vermeer, un trio de Mozart. Rien de spectaculaire, pas d’attraction renversante, de gouffre assassin, d’à-pics vertigineux. Juste trois tas de cailloux coniques disposés en triangle, normalement arborés, deux langues de sable, et de l’eau de mer transparente. Ajoutez du soleil et le tour est joué : c’est ce qu’il peut y avoir de plus naturellement joli ». Et l’auteur, émerveillé devant tant de beauté, de conclure : « Mais pourquoi la géographie est-elle si avare de Nang Yuan ? Où est le bureau des plaintes ? » (p. 151). Pour ma part, je ne peux pas résister à l’idée de terminer ce paragraphe sans montrer une image de ce coin idyllique, prise en 1990, et aujourd’hui toujours en sursis… Bon gré, mal gré.

Nang Yuan


Fougeret de Monbron (Louis-Charles), Le Cosmopolite ou le citoyen du monde, Paris, Rivages, 2014 (1750).

Cosmopolite« Je vous avertis que mon esprit volontaire ne connaît point de règles et que, semblable à l’écureuil, il saute de branche en branche, sans se fixer sur aucune » (p. 60), voilà une phrase qui, dans une variante assez proche, ressurgira un siècle plus tard sous la plume de Nietzsche. Louis-Charles Fougeret de Monbron est un libertin misanthrope mais original qui inspirera Voltaire au XVIIIe siècle… Quand il délaisse les femmes pour les routes il prend un ton sinon un tour plus libertaire. Il répète dans ce singulier récit qu’il ne souhaite pas parler des endroits traversés et des gens rencontrés lors de ses voyages. Nous ne sommes même pas au milieu du XVIIIe siècle et déjà le monde semble trop connu et surtout trop raconté : « Il n’y a déjà que trop de fastidieux ouvrages de cet espèce dans le monde. Ce n’est pas la peine que j’en augmente le nombre par des imitations ou des redites ; le seul but que je me propose est de jeter sur le papier les réflexions que je fais en me promenant, ainsi que le hasard et l’occasion me les suggèrent. Il s’en présente une maintenant à mon esprit que ma franchise ne me permet d’omettre ; c’est qu’après avoir beaucoup vu, je me trouve un peu moins sot sans en être devenu meilleur » (p. 47).

Si notre libertin, coureur de jupons et arpenteur du monde, manque parfois de respect aux femmes dans ses propos, il ne manque pas en revanche d’arguments béton – qui pourtant à l’époque n’existait point – pour interroger le sens de ses pérégrinations : « On a beau changer de climats, le caractère ne change point ; on porte partout avec soi le cachet de la nature. (…) Le plus grand fruit que j’ai tiré de mes voyages ou de mes courses est d’avoir appris à haïr par raison ce que je haïssais par instinct » (p. 48). Le voyage ne nous permet donc pas seulement de douter mais également de confirmer. Parfois. Et Fougeret de Monbron brosse déjà, sans véritablement le savoir, les contours à venir de l’acculturation de masse de sociétés entières, des Tupinambas aux Polynésiens, des Persans aux Bretons : « Les peuples incessamment attentifs à se copier sont les singes les uns des autres » (p. 87). Ces dires restent d’une terrible actualité même près de trois siècles après leur énonciation…

Je tiens à tout et ne tiens à rien

Il faut lire ce récit car il est plein d’entrain, il ouvre une jolie fenêtre sur le monde alors que ce dernier ne cesse de se refermer. Surtout, il dénote un peu d’espoir et offre un remède bon marché et de belle lecture contre la morosité ambiante. Hier comme aujourd’hui : « (…) je me trouve bien partout, hormis en prison. Tous les pays me sont égaux, pourvu que j’y jouisse en liberté de la clarté des deux, et que je puisse entretenir convenablement mon individu jusqu’à la fin de son terme. Maître absolu de mes volontés et souverainement indépendant, changeant de demeure, de climat selon mon caprice, je tiens à tout et ne tiens à rien. Aujourd’hui je suis à Londres, peut-être dans six mois serai-je à Moscou, à Pétersbourg, que sais-je enfin ? ce ne serait pas un miracle que je fusse un jour à Ispahan ou à Pékin » (p. 125). La vie – en voyage ou non – peut être fabuleuse quand on sait comment la saisir pleinement.

Ces deux ouvrages nous réconfortent à propos de l’état du monde et sans doute nous encouragent-ils également à circuler plutôt qu’à râler, à avancer plutôt qu’à stationner. Doucement et librement.

Franck Michel

Publicités

New York Factories, un beau livre de Pierre Gras

Brooklyn_entrepots_2011Brooklyn, entrepôts, 2011

Une mémoire industrielle toujours vivante

Une plongée au cœur de l’histoire de New York et de ses cinq boroughs (Manhattan, Brooklyn, le Bronx, Queens et Staten Island) offre, dans les « creux » de la ville, dans ses interstices ou son front d’eau, des aspects inattendus, hérités de la période industrielle et témoins d’une évolution de la mégalopole américaine qui n’apparaît pas toujours aussi clairement. Le tissu urbain new-yorkais, contrairement à ce que suggèrent la fameuse « grille » de Manhattan et l’apparente cohérence de sa façade, est assez hétérogène, mêlant activités, logements, entrepôts, commerces, dépôts de matériaux : un véritable patchwork qui se donne à voir plus précisément lorsque l’on franchit les deux cours d’eau, l’Hudson et l’East River.

Entre le milieu et la fin du XIXe siècle, la conquête d’un plus vaste territoire s’est en effet traduite par la traversée des deux fleuves et la constitution d’une métropole de taille mondiale, s’accompagnant d’un développement industriel et démographique considérable, que permet alors l’accumulation des hommes et des capitaux. Les activités prestigieuses étant placées au centre de l’île de Manhattan, des pentes se dessinent vers les quais et les industries qui viennent doubler la ligne des ports. À Brooklyn ou à Staten Island, se regroupent les activités plus bruyantes : chantiers navals, entrepôts ou embarcadères. L’histoire unitaire de New York depuis le XVIIe siècle se fractionne en de multiples récits.

Red_Hook_anciens_entrepots_2011 Red Hook, anciens entrepôts, 2011

Au cours des années 1960-70, la crise économique frappe la ville de plein fouet. Elle engendre nombre de friches industrielles dans les arrondissements du Bronx et de Queens. Les usines ferment du fait de la concurrence internationale, elles déménagent ou se délocalisent à l’étranger. Et il ne reste bientôt de l’ancien grand port central que des activités résiduelles à Brooklyn, dans le secteur de Red Hook, et au Howland Hook Marine Terminal de Staten Island. À partir des années 1990, plusieurs opérations de réhabilitation sont menées dans des quartiers industriels. Plusieurs des anciennes zones industrialo-portuaires sont reconverties en lofts, en ateliers d’artistes ou en agences d’architecture et de design. Dans les quartiers qui n’ont pas encore été transformés, un sentiment d’abandon et de solitude est venu se substituer à l’activité grouillante et bruyante des décennies précédentes. Mais déjà le « marché » s’y intéresse, à l’image de l’ancienne sucrerie Domino’s Sugar, qui sera bientôt reconvertie. Un nouvel avenir se dessine, certes loin de l’industrie traditionnelle, mais toujours connecté à la capacité incroyable de New York à se réinventer…

Usine_Dominos Sugar_2011Usine Domino’s Sugar, 2011

NEW YORK FACTORIES / Pierre Gras / Blurb Publ. / Mars 2014 / 96 p. couleur

pierregras-newyorkfactories-croiseeroutes

Pierre Gras, historien de formation, a été journaliste pendant plus de vingt ans. Il s’est intéressé très tôt à l’univers des villes, à ses mutations et à son patrimoine industriel. Écrivain-voyageur, consultant spécialiste des questions urbaines et portuaires et enseignant-chercheur en école d’architecture, il a publié une vingtaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à l’urbanisme, à l’architecture, au patrimoine et au devenir du monde urbain, parmi lesquels Le Temps des ports (Tallandier, 2010) et Tony Garnier (éditions du Patrimoine, 2013).

Kompilasi Komikus : l’Indonésie par la bande

Partir en Indonésie, à l’invitation de plusieurs centres culturels français, participer au festival Komik Cergamboroe, rencontrer des dessinateurs locaux et animer des ateliers. Tel est, sommairement résumé, le projet de la bande dessinée « Kompilasi Komikus [Carnet de résidences] en Indonésie » regroupant les histoires de Sylvain-Moizie, Clément Baloup, Simon Hureau et Joël Alessandra.

 

Loin du bruit et des plages surpeuplées, l’archipel indonésien cache une face authentique et épicée. Sylvain-Moizie, Clément Baloup, Simon Hureau et Joël Alessandra s’y sont perdus, retrouvés et livrent « Kompilasi Komikus » (éd. La boîte à bulles), un ouvrage à la grande variété de style et de médiums où les regards se croisent.

Premier contact avec le foisonnement et la richesse de la bande dessinée indonésienne. Dessin  : Sylvain-Moizie (éd. La boite à bulles)

En songe, l’Indonésie serait un paradis. On y voyagerait en barque de bambou, on poserait un pied dénudé sur un des bancs de terre semés sur l’océan Indien, on y découvrirait des rites colorés, on y croiserait le regard d’habitants en paix. Malgré le souvenir du tsunami ravageur de 2004 et de la dictature de Suharto, c’est ainsi que le touriste, ce grand naïf assoiffé de consommation, se représente son voyage. Un rêve doux.

dessin et photos : Joël Alessandra (éd. La boite à bulles)

En réalité, l’Indonésie est bien plus que la destination exotique que dessinent les brochures grand public, bradant les plages endiablées de Bali. Le cœur de l’archipel est brut et brouillon, ses paysages dont la magie se mérite mettent les sens en émoi. Chaque étape est, en soi, la possibilité d’une rencontre.

A une année d’intervalle, et pendant une dizaine de jours, chacun des dessinateurs a voyagé, seul, peut-être accompagné, en bateau, en moto, en bus, sillonnant une demi-douzaine de lieux sur plusieurs îles (l’Indonésie en compte treize mille, au moins…), remplissant des dizaines de carnets de notes, dessins, croquis et collages, lisant beaucoup et rencontrant beaucoup de monde.
La notion de fragment est inhérente au genre, liée à l’espace de la page et au caractère ponctuel de l’occupation que représente la tenue d’un carnet de voyage. Occupation entrecoupée de déplacements, de rencontres, de visites mais aussi d’échanges fructueux avec les acteurs de la bande dessinée indépendante indonésienne.

dessins : Simon Hureau (éd. La boite à bulles)

Les mobiles des artistes varient à l’instar des destinations : Surabaya et Malang pour Sylvain-Moizie, Bali et Jakarta pour Clément Baloup,  Tanah Lot et Sanur (à Bali) pour Simon Hureau, Yogyakarta et Medan pour Joël Alessandra.

Avec verve et légèreté, les quatre auteurs ont su recueillir dans des styles aussi différents que complémentaires, l’écume de leurs pérégrinations et la vertigineuse mosaïque indonésienne.

Joël Isselé (pour La croisée des routes)

Du vendredi 28 mars au vendredi 4 avril 2014 : retrouvez tous les jours sur le site de La croisée des routes,  un extrait de l’album « Kompilasi Komikus [carnet de résidences] en Indonésie » par Sylvain-Moizie, Clément Baloup, Simon Hureau et Joël Alessandra.
Le livre paraîtra début avril 2014 aux éditions La boîte à bulles.

Quelques dates de rencontres-discussions-dédicaces sont déjà en route :

  • 19 et 20 avril 2014 au Festival Curieux voyageurs, à Saint Étienne, en compagnie de Joël Alessandra et Sylvain-Moizie.
  • 25 avril 2014 à partir de 18h : apéro BD à la bibliothèque de Saint Quentin la Poterie (Gard), en compagnie de Joël Alessandra et Sylvain-Moizie.
  • 26 avril 2014 à partir de 16h : rencontre à la librairie Le chant de la terre de Pont Saint Esprit (Gard) pour un dialogue ouvert avec le public en compagnie de Sylvain-Moizie. Joël Alessandra, lui, sera à la librairie La petite bulle à Lyon.
  • 14 mai 2014  à partir de 16h : dédicace avec Sylvain-Moizie et Simon Hureau au Libr’Air à Obernai.
  • 14 mai 2014 à partir de 19h : rencontre et dédicace avec Sylvain-Moizie et Simon Hureau à la librairie L’usage du monde à Strasbourg
  • 15 mai 2014 à 19h : rencontre et dédicace avec Sylvain-Moizie et Simon Hureau à la librairie Soif de lire à Strasbourg.
    Les rencontres à Strasbourg se font en compagnie des journalistes du site La croisée des routes pour une discussion ouverte.

Tourisme et culture au Groenland, quel avenir ?

Aude Créquy, anthropologue spécialiste du voyage et collaboratrice régulière à La croisée des routes, vient de publier chez L’Harmattan, dans la collection ‘Tourismes & Sociétés » :

IDENTITÉ, TOURISME ET INTERCULTURALITÉ AU GROENLAND
Aude Créquy

« Dans cet ouvrage, l’interculturalité entre hôtes et touristes a été étudiée à Ittoqqortoormiit lorsque les chasseurs deviennent guides et lorsque deux populations distinctes, les chasseurs inuit et les touristes occidentaux, se rencontrent. Le peuple inuit, à travers le tourisme, cherche à promouvoir sa culture et ses valeurs identitaires. Mais que devient l’identité lors d’une telle rencontre ? Quelles images sont véhiculées ? Et que retient-on de l’Autre après un voyage en Arctique ?« 

Un ouvrage à lire impérativement pour toutes celles et tous ceux qui s’intéressent, non seulement aux Inuit et au Groenland, mais aussi aux questions interculturelles, à la mondialisation touristique et au futur de tous les peuples autochtones.

Disponible chez L’Harmattan, collection « Tourismes & Sociétés », parution en février 2014.

La croisée des routes | Rencontre #2 avec Michel Agier : mardi 3 décembre 2013 à la librairie Quai des Brumes à Strasbourg dans le cadre du festival Strasbourg-Méditerranée

Nous vous invitons à participer à une rencontre-débat avec Michel Agier à l’occasion de la parution de ses livres « La condition cosmopolite. L’anthropologie à l’épreuve du piège identitaire »,  (Editions La Découverte, 2013) et « Campement urbain. Du refuge naît le ghetto » (Editions Payot, 2013), mardi 3 décembre 2013 à 19h à la librairie Quai des Brumes à Strasbourg dans le cadre du Festival Strasbourg-Méditerranée (entrée libre).

Michel Agier par Didier Pruvot D.R.

Anthropologue, directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement, et directeur d’études à l’EHESS, Michel Agier est spécialiste de la question des migrants et des réfugiés.

Il a publié notamment « Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire » (Flammarion, 2008), et récemment « Campement urbain. Du refuge naît le ghetto » (Payot, 2013) et « La Condition cosmopolite. L’anthropologie à l’épreuve du piège identitaire » (Editions La Découverte, 2013). Il a coécrit avec Catherine Portevin le spectacle « Le Couloir des exilés » (inspiré de l’essai éponyme) mis en scène et interprété par Marcel Bozonnet à la Maison de la culture d’Amiens (mars 2013).

La mondialisation libère les uns et oppresse les autres. Et dans cette partition du monde, chacun est renvoyé à une identité prétendument essentielle et « vraie ». D’où un véritable « piège identitaire », négation de l’autre et de sa subjectivité, parfois justifié par l’anthropologie – à l’opposé de sa vocation humaniste et critique. Face à ce défi, le regard contemporain sur le monde doit être repensé, en dépassant le relativisme culturel et ses « ontologies » identitaires.

Dans ce livre, Michel Agier prend une position résolument « décentrée », invitant le lecteur à reconsidérer les sens et les usages de la frontière : lieu de passage, instable et sans cesse négociée, elle nous fait humains en instituant la place et l’existence sociale de chacun tout en reconnaissant celles des autres. Le mur est son contraire : il incarne le piège identitaire contre l’altérité.

Cette enquête sur l’état du monde et sa violence, sur les frontières et les murs, sur le sens des mots (« identité », « civilisation », « race », « culture ») propose ainsi une réflexion originale sur la condition cosmopolite, figure à double face : d’un côté, l’étranger absolu, global et anonyme, que dessinent les politiques identitaires sous des traits effrayants ; de l’autre, le sujet-autre, celui qui venant de l’extérieur de « mon identité », m’oblige à penser tout à la fois au monde, à moi et aux autres. En plaidant pour la validité de l’approche anthropologique, Michel Agier cherche ici à dépasser le piège identitaire, à montrer que d’autres manières de penser sont possibles. Réapprendre à passer les frontières où se trouve l’autre, à les reconnaître et à les fréquenter, est devenu l’un des enjeux majeurs de notre temps.

Feuilleter les premières pages de « La Condition cosmopolite. L’anthropologie à l’épreuve du piège identitaire » de Michel Agier (Editions La Découverte, 2013

Michel Agier, invité de « Parenthèse » de Laurence Luret « Mondialisation: sommes-nous des citoyens du monde ? » Ecouter l’émission de France Inter

Ecouter les émissions avec Michel Agier sur France Culture

Festival Strasbourg-Méditerranée, du 30 novembre au 14 décembre 2014. Voir le programme complet, ici

« Ich bin ein Pingouin » ! A propos du livre « Les pingouins de Sinandaz » de Georges Bogey

Enfin une nouvelle qui soit bonne ! Georges Bogey, après un détour humaniste aux lointaines Philippines, revient sur ses terres, lovées en Haute-Savoie, pour nous livrer une histoire altruiste à dormir debout. Une fable sur l’indispensable ouverture au monde pour vivre debout, comme de bons fous et pour refuser de vivre à genoux. Un recours au local pour mieux appréhender le global.

Et même si le doux nom de Sinandaz sonne comme celui d’une cité perdue mais inévitablement magique d’Asie centrale, cette nouvelle décrit la bataille jamais interrompue qui oppose deux camps qu’on imagine un peu trop vite inconciliables à tout jamais : les Allumés et les Blafards, les premiers réinventent le monde en permanence pour tenter de le rendre plus vivable tandis que les seconds s’échinent à le transformer durable et terrible boucherie où l’animalité primerait sur l’humanité.

Les empêcheurs de tourner en rond, ici deux malins pingouins – Ipso & Facto –,  échoués on ne sait comment au cœur des Aravis, eux qui sont pourtant loin d’être manchots, réinsufflent du bon cœur mais aussi du doute salvateur dans l’esprit de la communauté rurale. De quoi effrayer tous les Blafards vautrés dans leurs confortables certitudes, et soudain bousculés par deux étranges volatiles marins, endimanchés (cravatés comme des pingouins) et étrangers de surcroît.

Car, si le lieu est franchement savoyard, et que les Allumés et les Blafards ensemble peuplent ou plutôt partagent le même territoire, il demeure que les premiers nomment le divin (mille) lieu sur la Terre « le village » et les seconds « la station ». Si les Blafards sont en effet des commerçants dans l’âme, les Allumés sont pour leur part les gardiens de l’âme du village. Les gardiens aussi de l’esprit du temps qui passe contre le temps qui défile aussi vite que d’autres filent sur les pistes de ski… Car le tourisme et le sport sont les nerfs de la guerre.

Certes, et Ipso & facto sont ici les invités qui nous le rappellent à chaque tour de piste et au détour de chaque page, il n’est jamais évident de faire se rencontrer – en pensées, en actions, et même autour d’un verre de pinard et d’un reblochon – des poètes et des épiciers, des illuminés et des coincés, des flâneurs et des gagneurs, des hôtes et des touristes, des littérateurs et des économistes…

On l’aura compris, amie lectrice et ami lecteur, ce n’est pas ici que vous allez découvrir le récit fantastique dans tous les sens du terme de la pétillante collégienne Kypris. Sans elle pas de pingouins et inversement. Les pingouins de Sinandaz, c’est également un peu La politique expliquée aux nuls… pour essayer de changer le cours des choses, réveiller les consciences et donner un peu d’espoir à celles et ceux, petits et grands, qui n’ont jamais cessé de rêver, ni même de gambader ou de gamberger.

Nos deux amis pingouins dévoilent un monde enfoui, nié, replié, oublié, à l’image de La Hyène, cet incompris qui finalement sortira des bois, ou de Tarik, lui aussi un « étrange étranger », venu spécialement dans le coin pour rechercher ses deux compagnons de route palmipèdes… Enfin, Kypris, adolescente au fort potentiel qui, grâce à la fréquentation aussi affective qu’assidue d’Ipso & Facto, mais aussi de celle des livres et de la curiosité, grandit dans le meilleur sens qui soit ! Celui de la décence. Alors, lorsque Kypris décrit ses vacances pour les besoins d’un devoir scolaire, elle lâche : « Sur les vagues veloutées du ciel, portées par un vent ample et généreux, des visiteurs sont venus qui ont fait bouger nos regards sur les choses. Sans un seul mot, ils nous ont dit le monde et, ipso facto, le monde nous l’avons compris autrement ».

Il fallait ce voyage imprévu de deux pingouins en Haute-Savoie pour comprendre tous les bienfaits de l’altérité, et il fallait le regard perspicace de Kypris pour nous indiquer la voie d’une sagesse universelle qui n’a pas d’âge. C’est là l’une des différences notoires entre une belle sagesse et un bon whisky. Mais ne nous égarons pas. La rencontre avec les autres restera fidèlement le meilleur antidote contre tous ceux qui sèment la mort parce qu’ils ont oublié comment s’aimer. L’amour a partie liée avec la mort lorsque la première n’a plus lieu d’être.

Les mots ont un sens, ce que Kypris – joliment épaulée par Georges Bogey au meilleur de sa forme – semble avoir bien compris. Contrairement aux oiseaux de malheur – si éloignés de nos sympathiques figures de pingouins – pour qui le monde n’est que dérèglement des sens dans un mauvais sens qui n’a plus rien de rimbaldien. Georges Bogey, lui, poursuit sa bienheureuse quête de mots, d’abord pour juguler l’avis du peuple mal avisé qui peuple les Aravis, ensuite pour contribuer à recomposer le puzzle de la vie de tous ceux qui méditent autour des belles leçons des philosophes pingouins. Les Allumés finiront un jour, c’est dit si ce n’est pas déjà écrit, par prendre le dessus sur les Blafards. Ce jour se fait attendre, mais d’aucuns vendront la mèche et le temps du cafard aura vécu.

Si, au tout début des années soixante, Kennedy avait fait un saut dans les Aravis avant de se rendre aux abords du mur de Berlin dont la lugubre construction venait tout juste de s’achever, il se serait sans doute écrié : « Ich bin ein Pingouin ». Le sort de Berlin en aurait sans doute été changé !

Demain, le désormais célèbre couple de pingouins des Aravis – même rapatrié dans des contrées plus hostiles et glacées – pourrait bien concurrencer la mal entendue colombe de la Paix ! Cette dernière trône et rôde mais elle ne fait plus que sourire salement ceux qui violent son message. Un prix Nobel de la meilleure plume pourrait aussi voir le jour… Voilà ! Sans surprise, la nouvelle ici simplement évoquée ne vous aura pas été dévoilée, à vous d’y plonger tête baissée, de la trouver et d’essayer de constamment la rendre meilleure. Si toutefois vous la dénichez en si bon chemin. Une bonne nouvelle, par les temps qui courent, n’arrive pas tellement souvent…

F. M.

Novembre 2013

« Les pingouins de Sinandaz » de Georges Bogey. Paru aux éditions Livres du monde, octobre 2013. Lire les deux premiers chapitres, ici.

Lire les chroniques de « La bibliothèque voyageuse » de Georges Bogey sur le site de « La croisée des routes », ici

 

« Tous les coqs du matin chantaient » de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet

« La lessive vibrait sur les cordes tendues.
Un clairon bleu passant qui sonnait sans savoir
que sa mort attendait au bout de l’avenue,
que ce matin léger n’irait plus jusqu’au soir,
entra, s’époumonant, dans la vie inconnue. »
Nicolas Bouvier,
extrait de « Tous les coqs du matin chantaient » (éditions Zoé, novembre 2013)

Saluer ici la publication récente du carnet  « Tous les coqs du matin chantaient » de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet aux éditions Zoé. Des textes et des gravures longtemps introuvables hors du circuit de la bibliophilie. Saluer aussi le travail éditorial des éditions Zoé pour continuer à faire découvrir les livres de Nicolas Bouvier.

bouviervernet-coqsmatinchantaient-croiseeroutes1

Ce petit livre reproduit une œuvre presque inconnue : les trois premiers textes personnels de Nicolas Bouvier et douze gravures de Thierry Vernet, publiés en 1951 dans un portfolio à tirage limité.

Les deux amis allaient le faire connaître à ceux qui croyaient en leur création et qui étaient prêts à les soutenir dans leur projet : le grand voyage vers l’Orient.

C’est le point de départ de L’Usage du monde, et d’une amitié infaillible.

Nicolas Bouvier et Thierry Vernet (détail), Musée de l'Elysée

Nicolas Bouvier et Thierry Vernet (détail), Musée de l’Elysée

Ecouter la lecture de la première lettre de Nicolas Bouvier à Thierry Vernet, extraite du CD « Correspondance des routes croisées (lu par Pascal Rebetez et Michel Beuret) » disponible aux éditions Zoé.

cd_couvbouvier1