Archives pour la catégorie voyage

De l’esprit des lointains et du cosmopolite : deux livres pour prendre l’air et un peu de recul !

Le premier fait la part belle à l’esprit des lointains et vient de paraître en avril 2014, aux éditions Livres du monde ; le second évoque un baroudeur cosmopolite et a été réédité en janvier 2014 chez Rivages… mais sa première parution remonte tout de même à l’année 1750. Un bail. Pourtant les deux livres revigorent de la tête aux pieds après un climat électoral et global trop lourd.

Carré (Claude), L’esprit des lointains, Annecy, Livres du monde, 2014.

Lointains

D’emblée, le romancier et auteur de fictions pour Radio France qu’est Claude Carré convoque Nicolas Bouvier lorsque celui-ci parlait de rinçage et d’essorage à propos du voyage comme rite de lavage. Et Claude Carré, en bon usager du monde, de préciser que « si un voyage se passe trop bien, c’est que vous restez trop en surface ; il faut aller plus au fond ». En effet, la profondeur est précisément ce qui permet de prendre de la hauteur. En voyage comme en toute chose. L’auteur de ces chroniques voyageuses traverse la planète, il s’arrête plus longuement en Thaïlande et dans le sud-est asiatique, il questionne à la fois notre et son propre sens du voyage. A la lecture de ces courts et palpitants récits, on s’interroge, on rit et on lit. Avec plaisir. Je retiendrai ici trois séquences, destinées à inviter les lecteurs à se plonger dans le livre et ensuite à prendre la route.

Une chronique intitulée « Commedia dell’ Colorado » fait sourire, un peu amèrement certes, l’histoire contée ramenant directement à la réalité très crue du tourisme international qui en vient à occuper les moindres recoins du globe. Claude Carré s’apprête donc à profiter de la magie du canyon, du Colorado mythique voué à la lenteur et au silence rédempteurs, et tout simplement de la beauté brute du lieu, baigné par un soleil couchant… La transe du voyageur n’est pas loin : « Rien de tel que l’émotion d’un moment pareil, pour approcher au plus près les mystères de la création, les secrets de la vie. Mais… » (p. 59). Car il y a souvent le joli mot de « mais ». Mais des touristes italiens organisés se sont invités, bruyamment, à la fête… Gâchant au passage « l’orgasme crépusculaire » annoncé… Le voyage est aussi une occasion d’apprendre à se calmer, à se poser sinon à se reposer : « Les Italiens sont partageurs, on ne peut pas le leur ôter ». Ah, la belle aubaine… Ils racontent et se racontent, jusqu’à la nausée. Il faut faire avec et garder les nerfs en place, une épreuve, assurément. « Au bout de deux minutes, tout ce qu’il y avait de possiblement américain dans le paysage est rayé de la carte ». Le tourisme est parfois plus rapide et plus efficace que la guerre pour prendre possession d’un territoire : « Le grand cirque italien a débarqué pour une représentation exceptionnelle au bord du Colorado et rien d’autre n’existe ». La morale de cette histoire plutôt confisquée est ainsi justement résumée par l’auteur carrément dépité : « Le plus souvent on entend parler de voyageurs égarés, mais parfois aussi il y a des destinations qui se perdent » (p. 60). Voyager c’est toujours aller à l’école de la vie. On apprend sans arrêt. Même si pour ce faire il est bon de s’arrêter de temps en temps.

Je n’en peux plus d’accumuler du tombeau

Une autre chronique passe par l’Egypte, pays où les frères ne sont plus musulmans mais militaires, et Claude Carré, fatigué par les musées, lâche : « Je n’en peux plus d’accumuler du tombeau ». La chronique, il est vrai, s’intitule « Perplexe dans la vallée ». Tout un programme. Entendez : la vallée du Nil, avec ses rois et ses reines, ses sites et ses tombeaux, à n’en plus finir. Sauf aujourd’hui, lorsque les touristes désertent les Pharaons et les momies, puisque les Egyptiens modernes sont incontestablement – n’en déplaise à la soldatesque en faction – plus musulmans et plus vivants que leurs illustres et antiques prédécesseurs. Le constat de l’auteur, que je partage totalement, est ensuite sans appel : « On en apprend plus sur l’âme d’un pays en parlant avec un militaire à l’uniforme élimé qu’en visitant la tombe présumée du cousin par alliance d’un supposé pharaon de la 4e dynastie. Mais c’est seulement ce que j’en pense et chacun fait comme il lui plaît » (p. 66). CQFD. Claude est plus que carré dans cette affaire. Concernant le militaire uniformisé, on ajoutera que ce qui était vrai avant ladite « révolution arabe » du coin, en grande partie confisquée depuis au peuple, l’est de nouveau après.

Le jardin zen idéal

Dernière chronique ici évoquée, « Peut-être le plus bel endroit du monde », rien que ça, et le paradis en question se trouve dans le sud de la Thaïlande. Non loin de Koh Tao, la petite île magique de Nang Yuan, « le jardin zen idéal », possède en effet tous les atouts pour contenter le chaland le plus grincheux. On est loin de l’Italie et des musées de Florence et pourtant le syndrome de Stendhal, lui, n’est pas loin. Le site est notamment prisé par les plongeurs du monde entier. Cela fait beaucoup de monde. Le lieu est aussi splendide qu’il est fragile. Réaliste, Claude Carré positive comme il peut lorsqu’il écrit que « même les arrivages caquetants de touristes qui viennent y louer un transat pour l’après-midi n’arrivent pas à ternir l’ensemble. Pourtant, ils y mettent du leur » (p. 151). Sur cet îlot reculé, où j’ai débarqué au printemps 1990, le tourisme est une épreuve dont il ne ressort pas indemne. En un quart de siècle, les merveilleux fonds marins en ont vu de toutes les couleurs. L’auteur s’y est rendu au printemps 2012, et j’avoue qu’il m’est agréable de lire sous la plume de Claude Carré ces mots réconfortants sur ce lieu unique : « C’est la carte postale parfaite, un tableau de Vermeer, un trio de Mozart. Rien de spectaculaire, pas d’attraction renversante, de gouffre assassin, d’à-pics vertigineux. Juste trois tas de cailloux coniques disposés en triangle, normalement arborés, deux langues de sable, et de l’eau de mer transparente. Ajoutez du soleil et le tour est joué : c’est ce qu’il peut y avoir de plus naturellement joli ». Et l’auteur, émerveillé devant tant de beauté, de conclure : « Mais pourquoi la géographie est-elle si avare de Nang Yuan ? Où est le bureau des plaintes ? » (p. 151). Pour ma part, je ne peux pas résister à l’idée de terminer ce paragraphe sans montrer une image de ce coin idyllique, prise en 1990, et aujourd’hui toujours en sursis… Bon gré, mal gré.

Nang Yuan


Fougeret de Monbron (Louis-Charles), Le Cosmopolite ou le citoyen du monde, Paris, Rivages, 2014 (1750).

Cosmopolite« Je vous avertis que mon esprit volontaire ne connaît point de règles et que, semblable à l’écureuil, il saute de branche en branche, sans se fixer sur aucune » (p. 60), voilà une phrase qui, dans une variante assez proche, ressurgira un siècle plus tard sous la plume de Nietzsche. Louis-Charles Fougeret de Monbron est un libertin misanthrope mais original qui inspirera Voltaire au XVIIIe siècle… Quand il délaisse les femmes pour les routes il prend un ton sinon un tour plus libertaire. Il répète dans ce singulier récit qu’il ne souhaite pas parler des endroits traversés et des gens rencontrés lors de ses voyages. Nous ne sommes même pas au milieu du XVIIIe siècle et déjà le monde semble trop connu et surtout trop raconté : « Il n’y a déjà que trop de fastidieux ouvrages de cet espèce dans le monde. Ce n’est pas la peine que j’en augmente le nombre par des imitations ou des redites ; le seul but que je me propose est de jeter sur le papier les réflexions que je fais en me promenant, ainsi que le hasard et l’occasion me les suggèrent. Il s’en présente une maintenant à mon esprit que ma franchise ne me permet d’omettre ; c’est qu’après avoir beaucoup vu, je me trouve un peu moins sot sans en être devenu meilleur » (p. 47).

Si notre libertin, coureur de jupons et arpenteur du monde, manque parfois de respect aux femmes dans ses propos, il ne manque pas en revanche d’arguments béton – qui pourtant à l’époque n’existait point – pour interroger le sens de ses pérégrinations : « On a beau changer de climats, le caractère ne change point ; on porte partout avec soi le cachet de la nature. (…) Le plus grand fruit que j’ai tiré de mes voyages ou de mes courses est d’avoir appris à haïr par raison ce que je haïssais par instinct » (p. 48). Le voyage ne nous permet donc pas seulement de douter mais également de confirmer. Parfois. Et Fougeret de Monbron brosse déjà, sans véritablement le savoir, les contours à venir de l’acculturation de masse de sociétés entières, des Tupinambas aux Polynésiens, des Persans aux Bretons : « Les peuples incessamment attentifs à se copier sont les singes les uns des autres » (p. 87). Ces dires restent d’une terrible actualité même près de trois siècles après leur énonciation…

Je tiens à tout et ne tiens à rien

Il faut lire ce récit car il est plein d’entrain, il ouvre une jolie fenêtre sur le monde alors que ce dernier ne cesse de se refermer. Surtout, il dénote un peu d’espoir et offre un remède bon marché et de belle lecture contre la morosité ambiante. Hier comme aujourd’hui : « (…) je me trouve bien partout, hormis en prison. Tous les pays me sont égaux, pourvu que j’y jouisse en liberté de la clarté des deux, et que je puisse entretenir convenablement mon individu jusqu’à la fin de son terme. Maître absolu de mes volontés et souverainement indépendant, changeant de demeure, de climat selon mon caprice, je tiens à tout et ne tiens à rien. Aujourd’hui je suis à Londres, peut-être dans six mois serai-je à Moscou, à Pétersbourg, que sais-je enfin ? ce ne serait pas un miracle que je fusse un jour à Ispahan ou à Pékin » (p. 125). La vie – en voyage ou non – peut être fabuleuse quand on sait comment la saisir pleinement.

Ces deux ouvrages nous réconfortent à propos de l’état du monde et sans doute nous encouragent-ils également à circuler plutôt qu’à râler, à avancer plutôt qu’à stationner. Doucement et librement.

Franck Michel

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New York Factories, un beau livre de Pierre Gras

Brooklyn_entrepots_2011Brooklyn, entrepôts, 2011

Une mémoire industrielle toujours vivante

Une plongée au cœur de l’histoire de New York et de ses cinq boroughs (Manhattan, Brooklyn, le Bronx, Queens et Staten Island) offre, dans les « creux » de la ville, dans ses interstices ou son front d’eau, des aspects inattendus, hérités de la période industrielle et témoins d’une évolution de la mégalopole américaine qui n’apparaît pas toujours aussi clairement. Le tissu urbain new-yorkais, contrairement à ce que suggèrent la fameuse « grille » de Manhattan et l’apparente cohérence de sa façade, est assez hétérogène, mêlant activités, logements, entrepôts, commerces, dépôts de matériaux : un véritable patchwork qui se donne à voir plus précisément lorsque l’on franchit les deux cours d’eau, l’Hudson et l’East River.

Entre le milieu et la fin du XIXe siècle, la conquête d’un plus vaste territoire s’est en effet traduite par la traversée des deux fleuves et la constitution d’une métropole de taille mondiale, s’accompagnant d’un développement industriel et démographique considérable, que permet alors l’accumulation des hommes et des capitaux. Les activités prestigieuses étant placées au centre de l’île de Manhattan, des pentes se dessinent vers les quais et les industries qui viennent doubler la ligne des ports. À Brooklyn ou à Staten Island, se regroupent les activités plus bruyantes : chantiers navals, entrepôts ou embarcadères. L’histoire unitaire de New York depuis le XVIIe siècle se fractionne en de multiples récits.

Red_Hook_anciens_entrepots_2011 Red Hook, anciens entrepôts, 2011

Au cours des années 1960-70, la crise économique frappe la ville de plein fouet. Elle engendre nombre de friches industrielles dans les arrondissements du Bronx et de Queens. Les usines ferment du fait de la concurrence internationale, elles déménagent ou se délocalisent à l’étranger. Et il ne reste bientôt de l’ancien grand port central que des activités résiduelles à Brooklyn, dans le secteur de Red Hook, et au Howland Hook Marine Terminal de Staten Island. À partir des années 1990, plusieurs opérations de réhabilitation sont menées dans des quartiers industriels. Plusieurs des anciennes zones industrialo-portuaires sont reconverties en lofts, en ateliers d’artistes ou en agences d’architecture et de design. Dans les quartiers qui n’ont pas encore été transformés, un sentiment d’abandon et de solitude est venu se substituer à l’activité grouillante et bruyante des décennies précédentes. Mais déjà le « marché » s’y intéresse, à l’image de l’ancienne sucrerie Domino’s Sugar, qui sera bientôt reconvertie. Un nouvel avenir se dessine, certes loin de l’industrie traditionnelle, mais toujours connecté à la capacité incroyable de New York à se réinventer…

Usine_Dominos Sugar_2011Usine Domino’s Sugar, 2011

NEW YORK FACTORIES / Pierre Gras / Blurb Publ. / Mars 2014 / 96 p. couleur

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Pierre Gras, historien de formation, a été journaliste pendant plus de vingt ans. Il s’est intéressé très tôt à l’univers des villes, à ses mutations et à son patrimoine industriel. Écrivain-voyageur, consultant spécialiste des questions urbaines et portuaires et enseignant-chercheur en école d’architecture, il a publié une vingtaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à l’urbanisme, à l’architecture, au patrimoine et au devenir du monde urbain, parmi lesquels Le Temps des ports (Tallandier, 2010) et Tony Garnier (éditions du Patrimoine, 2013).

« Back Bag – détour et retour indien » de Lucie Friedrich

Lucie Friedrich revient d’Inde. Enchantée. Comme à l’accoutumée.  Elle nous a récemment proposé, dans les colonnes de la revue L’autre voie n°10 « Backache », un récit de son passionnant séjour l’an passé dans ce vaste pays-continent. Le présent texte – et images – poursuit l’aventure, en mettant des mots sur les émotions partagées… Merci Lucie !

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« Il était une fois, une jeune fille qui avait en tête un rêve. Elle voulait voyager, aller découvrir des gens, au bout du monde. Un jour elle arriva à un orphelinat en Inde, très, trèèèès loin de chez elle. Et là, elle rencontra des petits garçons qui avaient un secret. Grâce à ce secret, ils étaient heureux. Au bout d’un long moment, les garçons décidèrent de lui enseigner leur secret. Elle découvrit qu’ils ne connaissaient pas la notion du temps, ils se délectaient de chaque seconde sans penser à avant ni à après. C’était grâce à ça qu’ils n’avaient rien mais qu’ils étaient tout, qu’ils savaient comment vivre. »

Je quitte le froid de l’hiver pour me retrouver propulsée à des centaines de Km/heure vers l’est… Vers la poussière et le soleil… Vers Manikandan et les chappati… Le voyage durera à nouveau neuf heures, comme lorsque j’étais revenue de ces terres, il y a presque un an. Neuf petites heures de rien du tout, après tant de mois. Je suis en route pour l’Inde ! Ma maman dort à côté de moi. Elle avait envie de vacances. Elle a décidé de venir voir dans quel milieu sa fille avait évolué pendant quelques temps… Et où est-ce qu’elle a laissé un petit bout de son âme !

L’atterrissage, brusque et soudain. Neuf heures de transition avaient plongé mon esprit dans une torpeur douce et enivrante. Mais là, par le hublot, je vois les silhouettes sombres qui s’agitent autour de l’avion, je distingue les moustaches sur les visages des hommes, et je vois la lune qui couronne ce paysage en s’étirant comme un sourire dans le ciel. Je suis de retour. L’excitation me gagne. La sortie de l’avion. L’odeur de l’Inde embrume à nouveau mon cerveau, cette atmosphère lourde et humide. Ces regards qui s’attardent sur ma peau blanche. Cette agitation inaltérable. Je suis là. Ça y est.

Mon esprit se débloque et je perçois tout avec intensité

On récupère nos bagages, dont mon fidèle sac de voyage qui ne m’a jamais quitté durant toutes mes aventures. Ma mère regarde partout, l’air enchanté, ses yeux s’attardant sur chaque détail. Elle ne sait pas encore à quel point ce que j’ai vécu ici a été profond et intense… La confusion. On se retrouve à l’extérieur sans que mon cerveau ne puisse donner un aspect logique aux évènements, et soudain, deux cris aigus. Les filles ! Les deux petites de la famille hindoue chez laquelle j’avais été hébergée durant un mois accourent vers moi, les bras chargés de roses. C’est là seulement que mon cerveau se remet à fonctionner, et que je ressens les choses, seconde après seconde. Mon esprit se débloque et je perçois tout avec intensité, les bonds des petites entre mes bras, leur sourire, leur voix fluette. Je les accueille avec un énorme câlin, je suis prise dans un véritable tourbillon de rires et de malices, et puis je prends le temps de les regarder. Elles ont grandi, c’est sûr, mais je retrouve ces yeux coquins et ces manies charmeuses ! Varsha et sa famille entière suivent les petites, me serrent dans leurs bras avec émotion. Ils touchent la main de ma mère avec respect et elle les regarde, avide de tout savoir d’eux et de leur vie. On monte tous à l’arrière du van avec lequel ils sont venus et dans lequel on a vécu tant d’aventures l’an passé; et immédiatement la langue de Varha se délie comme à son habitude tandis qu’un flot de paroles vient m’entourer. On papote à nouveau, les deux copines se sont retrouvées !

Cinq mois, neuf heures, dix mois, neuf heures. Une minute. Cinq mois en Inde à penser à ma famille, neuf heures de transition vers la France, dix mois en France à penser à mes amis, neuf heures de transition vers l’Inde. Une minute de retrouvailles. Et les rapports, après cette minute, redeviennent immédiatement les mêmes qu’il y a tant de temps. Tout a changé en surface, Riya parle mieux anglais, Kartiki va avoir une petite sœur et Vikas va entrer à l’université, mais en profondeur, tout est resté identique. Le temps n’existe pas. On incarne l’Instant.

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On passera 5 jours auprès de la famille de Varsha, 5 jours durant lesquels je retrouve cette impression familière d’être hébergée chez mes cousins. On partage tout, comme quand j’y étais restée quelques mois. Ma mère découvre le trafic indien et les aventures à moto sans l’ombre d’un casque ou d’un policier, et commence à comprendre pourquoi mon regard brillait tant quand elle me demandait des nouvelles de mes amis de « sous les tropiques ». On patauge dans les rigoles d’irrigation de la rizière, on cuisine sous les palmiers, on retourne à la piscine où on se baigne avec nos vêtements… Et, merveilleuse surprise, je constate que Varsha nage maintenant sous l’eau… Ses premiers plongeons l’année dernière avaient été plus qu’hésitants et il avait fallu un réel travail d’équipe entre nous pour qu’au bout d’un mois, après un travail acharné quotidien, Varsha parvienne à faire une longueur de piscine seule. Quel bonheur de la voir frétiller sous l’onde fluide avec une telle aisance après tout ce temps !

Par-delà le temps et les frontières

Et puis, il est bientôt temps de se séparer… Je dis au revoir, avec une réelle tristesse, mais cette fois sans douleur. Sans cette souffrance qui me déchirait les entrailles, il y a 10 mois. Ces gens sont dans mon cœur et c’est comme si on était ensemble en permanence. Vikas me serre dans ses bras en murmurant « beyond time and boundaries ». Par-delà le temps et les frontières. Je le regarde sans répondre. Il n’y a plus besoin de mots.

Deux heures d’avion.

Ma mère et moi descendons dans la Tamil Nadu, direction l’orphelinat… A nouveau mon cerveau s’embrume, s’empreint de cette ouate cotonneuse qui caractérise les transitions émotionnelles intenses… C’est là que la peur me tient vraiment. J’ai vécu des choses si fortes dans ce foyer d’accueil, qu’il a été très dur de revenir en France après une telle harmonie. Et si tout avait changé ? Si les garçons m’avaient oubliée et que je réalisais que tout n’avait été qu’illusion ? Ou si au contraire je m’apercevais que je leur ai manqué encore plus qu’ils ne m’ont manqué, et qu’à nouveau je restais émotionnellement coincée auprès d’eux ? Et si, si…. ?

La descente de la jeep qui nous dépose en plein cœur de la cour de l’orphelinat se fait sous le tempo endiablé des palpitations de mon cœur qui tremble d’excitation. Soudain, c’est l’explosion de joie : un flot de mains tendues déferle vers mois sous les joyeux « sister ! sister ! » qui m’apostrophent ! Les garçons, ce sont eux !! Ils sont là ! Je les regarde tous ; montre-moi ton visage, Selva, que je voie comment tu as changé. Et toi, Suriya, toujours ce sourire en coin ? Bon sang, les garçons, c’est vous. Que vous avez grandi. Que vous m’avez manqué !! Chacun me demande de dire son prénom, pour vérifier que je me souvienne bien d’eux. Evidemment, je peux dire jusqu’au petit surnom de chacun d’entre eux, à ces Boys dont les plus petites manies se sont inscrites jusqu’au plus profond de mon âme!! Ça me fait rire de voir qu’ils avaient les mêmes inquiétudes que moi ; et une fois que je leur ai prouvé que oui, je me souvenais bel et bien de chacun d’entre eux, alors ils m’entraînent à leur suite dans le réfectoire pour me raconter leurs histoires de cœur, les disputes avec les copains ou encore les notes qu’ils ont eues la veille à leur examen. Le temps, ce joli sablier dont le haut et le bas sont indissociables et qui prend la fantaisie de les intervertir inlassablement, reprend son cours comme si pas une seconde ne s’était écoulée depuis 10 mois…

Je me sens plus libre de mes faits et gestes

Au fil des jours, je m’aperçois que mon statut d’invitée, différent de l’ancien statut de volontaire, change la manière dont je ressens l’orphelinat. Je me sens plus libre de mes faits et gestes, puisqu’il n’est plus nécessaire d’effacer toute ambiguïté par rapport aux garçons, et je prends également conscience que mes angoisses n’étaient pas fondées. Les garçons ont vécu mon départ exactement de la même manière que je l’ai vécu moi-même : c’est bel et bien leur sœur qui est de retour parmi eux, mais une sœur dont ils n’auraient pas besoin, dont ils ne seraient pas dépendants. Une sœur qu’ils aimeraient, tout simplement. Je suis soulagée de voir que d’autres volontaires deviennent les « encadrants » des garçons. Les Boys se comportent avec moi comme avant, tout en oubliant ce côté « hiérarchique » . Les mêmes conversations, les mêmes blagues, les mêmes confidences. Qu’est-ce que vous m’avez manqué, les garçons. A nouveau les fêtes, les danses, ce tourbillon de couleur et de rires, ces pleurs parfois, vite consolés, cette fierté dans le regard des Boys qui me disent « super ! » en me voyant vêtue d’un sari pour le Pongal, ces cannes à sucre partagées en cachette dans le dortoir, ces sourires épanouis à chaque instant…

Et puis vient le moment des adieux, il faut que je retourne chez moi… Je leur dis. Cette chose si importante qui règne dans mon cœur. Chacune des victoires qui ont été miennes durant ces dix mois loin de vous, ont été les vôtres aussi. C’est grâce à ce que j’ai appris auprès de vous que j’ai réussi à m’accomplir, chez moi. Vous pouvez être fiers. Vous êtes fantastiques.

C’est alors que Manikandan, qui m’avait tellement manqué pendant mon absence, me glisse à l’oreille : « sister, no more backpain ? ». Je comprends qu’il me parle de mon fameux mal de dos, que j’avais plutôt interprété comme un « mal du retour »… Je rigole à travers un voile d’émotions : « No Mani, no more backpain ». Il sourit comme lui seul sait sourire, avec ce soleil dans le regard : « Ok, then, back bag !! » et il me glisse avec une agilité déconcertante un petit sac à dos sur les épaules… Je le fais glisser entre mes mains et l’ouvre, ébahie : un bracelet qu’il portait en permanence et une photo de lui s’y trouvent, ainsi qu’une lettre rédigée par les garçons, si touchante et si adorable. Tout l’amour des Boys est là. « Back bag ». Le sac à dos… Ce sera bien plus que ça. Ce sera le sac du retour… La besace des cadeaux que j’ai trouvés en revenant à ces garçons auprès desquels un fragment mon cœur était resté !

Je vois la lune me rendre mon sourire

Les larmes me montent aux yeux et ma voix se brise, de manière peu contrôlée… Je m’apprête à leur dire à nouveau au revoir. Mais cette fois, c’est différent. Cette fois ma mère a rencontré mes petits frères de cœur ; les deux univers ont fusionné. Cette fois je sais que je leur manque comme ils me manquent, avec un simple amour fraternel, dénué de dépendance et d’angoisse, simplement empreint de beauté et de grandeur. Cette fois je sais que quel que soit le temps passé loin d’eux, nos rapports ne changeront pas. Et en quittant le sol gorgé de poussière, de promesses, de rudesse et de spiritualité, je vois la lune me rendre mon sourire, me laissant partir pour l’ouest… Dans un an, dix ans, vingt ans… Elle me verra fouler le sol de ces terres à nouveau, en route vers les gens que j’aime ; elle constatera à nouveau que tout semblera avoir changé en surface, mais que les choses profondes sont inaltérables. Et la lune, de tout là-haut, sourira à nouveau. Car le temps n’existe pas. On incarne l’Instant.

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Texte et photos : Lucie Friedrich (pour La croisée des routes)

Après son périple humaniste au coeur de l’Inde, Lucie Friedrich a obtenu au festival Grand Bivouac d’Albertville, en octobre 2013, le Prix coup de coeur des Premiers pas de l’aventure, attribué aux jeunes voyageurs. Elle a par ailleurs bénéficié d’une bourse de voyage Zellidja.

Kompilasi Komikus : l’Indonésie par la bande

Partir en Indonésie, à l’invitation de plusieurs centres culturels français, participer au festival Komik Cergamboroe, rencontrer des dessinateurs locaux et animer des ateliers. Tel est, sommairement résumé, le projet de la bande dessinée « Kompilasi Komikus [Carnet de résidences] en Indonésie » regroupant les histoires de Sylvain-Moizie, Clément Baloup, Simon Hureau et Joël Alessandra.

 

Loin du bruit et des plages surpeuplées, l’archipel indonésien cache une face authentique et épicée. Sylvain-Moizie, Clément Baloup, Simon Hureau et Joël Alessandra s’y sont perdus, retrouvés et livrent « Kompilasi Komikus » (éd. La boîte à bulles), un ouvrage à la grande variété de style et de médiums où les regards se croisent.

Premier contact avec le foisonnement et la richesse de la bande dessinée indonésienne. Dessin  : Sylvain-Moizie (éd. La boite à bulles)

En songe, l’Indonésie serait un paradis. On y voyagerait en barque de bambou, on poserait un pied dénudé sur un des bancs de terre semés sur l’océan Indien, on y découvrirait des rites colorés, on y croiserait le regard d’habitants en paix. Malgré le souvenir du tsunami ravageur de 2004 et de la dictature de Suharto, c’est ainsi que le touriste, ce grand naïf assoiffé de consommation, se représente son voyage. Un rêve doux.

dessin et photos : Joël Alessandra (éd. La boite à bulles)

En réalité, l’Indonésie est bien plus que la destination exotique que dessinent les brochures grand public, bradant les plages endiablées de Bali. Le cœur de l’archipel est brut et brouillon, ses paysages dont la magie se mérite mettent les sens en émoi. Chaque étape est, en soi, la possibilité d’une rencontre.

A une année d’intervalle, et pendant une dizaine de jours, chacun des dessinateurs a voyagé, seul, peut-être accompagné, en bateau, en moto, en bus, sillonnant une demi-douzaine de lieux sur plusieurs îles (l’Indonésie en compte treize mille, au moins…), remplissant des dizaines de carnets de notes, dessins, croquis et collages, lisant beaucoup et rencontrant beaucoup de monde.
La notion de fragment est inhérente au genre, liée à l’espace de la page et au caractère ponctuel de l’occupation que représente la tenue d’un carnet de voyage. Occupation entrecoupée de déplacements, de rencontres, de visites mais aussi d’échanges fructueux avec les acteurs de la bande dessinée indépendante indonésienne.

dessins : Simon Hureau (éd. La boite à bulles)

Les mobiles des artistes varient à l’instar des destinations : Surabaya et Malang pour Sylvain-Moizie, Bali et Jakarta pour Clément Baloup,  Tanah Lot et Sanur (à Bali) pour Simon Hureau, Yogyakarta et Medan pour Joël Alessandra.

Avec verve et légèreté, les quatre auteurs ont su recueillir dans des styles aussi différents que complémentaires, l’écume de leurs pérégrinations et la vertigineuse mosaïque indonésienne.

Joël Isselé (pour La croisée des routes)

Du vendredi 28 mars au vendredi 4 avril 2014 : retrouvez tous les jours sur le site de La croisée des routes,  un extrait de l’album « Kompilasi Komikus [carnet de résidences] en Indonésie » par Sylvain-Moizie, Clément Baloup, Simon Hureau et Joël Alessandra.
Le livre paraîtra début avril 2014 aux éditions La boîte à bulles.

Quelques dates de rencontres-discussions-dédicaces sont déjà en route :

  • 19 et 20 avril 2014 au Festival Curieux voyageurs, à Saint Étienne, en compagnie de Joël Alessandra et Sylvain-Moizie.
  • 25 avril 2014 à partir de 18h : apéro BD à la bibliothèque de Saint Quentin la Poterie (Gard), en compagnie de Joël Alessandra et Sylvain-Moizie.
  • 26 avril 2014 à partir de 16h : rencontre à la librairie Le chant de la terre de Pont Saint Esprit (Gard) pour un dialogue ouvert avec le public en compagnie de Sylvain-Moizie. Joël Alessandra, lui, sera à la librairie La petite bulle à Lyon.
  • 14 mai 2014  à partir de 16h : dédicace avec Sylvain-Moizie et Simon Hureau au Libr’Air à Obernai.
  • 14 mai 2014 à partir de 19h : rencontre et dédicace avec Sylvain-Moizie et Simon Hureau à la librairie L’usage du monde à Strasbourg
  • 15 mai 2014 à 19h : rencontre et dédicace avec Sylvain-Moizie et Simon Hureau à la librairie Soif de lire à Strasbourg.
    Les rencontres à Strasbourg se font en compagnie des journalistes du site La croisée des routes pour une discussion ouverte.

Cygne d’étang chilien, signe des temps anciens : la fin du monde est proche !

« La Patagonie, la Terre de Feu, les confins du Bout du Monde sont en danger. Une vision irrationnelle du progrès et le développement intensif, auxquels s’ajoute un tourisme irrespectueux, font de ces territoires extrêmes des lieux condamnés.
Tandis que nous volons au-dessus de la bahía Inutíl, Victor me dit : « Dans un avenir proche, en arrivant aux abords du Perito Moreno, les touristes pourront lire : ici il y avait un glacier. »
Luis Sepulveda, Histoires d’ici et d’ailleurs

Ce court extrait tiré d’un roman de l’écrivain chilien Luis Sepulveda remet un peu d’ordre dans les idées. Il devrait être lu publiquement par les guides patagons lorsque les touristes internationaux, arrivés à grands frais sur un bateau de croisière, mettent un peu de « glace millénaire » (un leurre typique pour amuser les visiteurs !) dans leur whisky – sorte de rite touristique qui fonctionne toujours – pendant que les croisiéristes photographient frénétiquement les derniers grands glaciers de la Patagonie sauvage… Difficile cependant, et de picoler et de mitrailler en même temps.

Au pied du glacier Leones, en Patagonie chilienne, la preuve du réchauffement climatique n’est plus à faire. Elle est même l’affaire de tous. Comme semble l’illustrer cette image de la fin d’un monde et du bout d’un fjord. On y aperçoit un cygne de glace, figé dans le temps, fixé pour la photo. Ce cygne faussement rescapé des temps glaciaires paraît en fait bloqué dans son élan à l’instar d’un ultime mais vain signe de résistance au changement climatique.

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Ce changement, aussi ingérable qu’irrémédiable, s’avère surtout désastreux pour la nature, mais aussi pour les habitants qui usent et abusent à satiété de cette dernière. En effet, la nature a perdu la bataille contre la culture. Désormais, la première se préserve tandis que la seconde se déverse. La conservation d’un côté, la culture en boîte de l’autre. L’âge de glace sur grand écran dans un salon climatisé remplace ainsi la glace qui finit de fondre sur les derniers écrins de nature préservée. Indoor contre outdoor, écrans contre écrins. La révolution numérique rend la lutte trop inégale. Et aucun « printemps arabe » du moment ne pourra contrer la chaleur étouffante à venir d’un monde condamné qui n’aura rien d’un été indien.

Voici venu le sale temps sur le lac des cygnes en Patagonie. Un dernier paradis, bientôt perdu, pour les rares visiteurs de ce temps déjà révolu. La fonte avance, la glace recule. On s’émeut devant ce paradis qui se meurt en grande partie par la faute des hommes, des humains pas assez humains, trop pressés de consommer, sans doute aussi trop sommés d’être cons…

Tellement sonnés par les coups de soleil qu’ils n’entendent plus le cri d’alarme de la Terre en danger, cette Pachamama en sursis jadis vénérée par des peuples pour la plupart massacrés depuis. Notre civilisation développée ne peut en vouloir à la terre entière, mais seulement à elle-même et à son modèle qui, tous les jours, rend l’immondialisation plus dure à supporter pour nous autres, survivants impuissants d’un monde déjà fini, déjà passé, déjà dépassé.

Pour d’aucuns, il est sans doute normal que ce bout du monde qu’est la Patagonie soit ainsi près de la « fin » du monde. Un monde sans hommes, sans avenir ? Ou un monde sans barrages et sans capitalisme ? Car les jeux ne sont pas faits : une autre fin du monde est possible. Ce n’est pas un fait, mais un devoir.

C’est aussi un devoir de mémoire pour tous ceux (les Kaweskar en particulier) qui, dans ce beau coin oublié de la planète, ont été dans l’indifférence quasi générale génocidés au fil du temps. A l’échelle du temps long, la nature saccagée ne fait in fine que rejoindre la culture ethnocidée…

Franck Michel (pour La croisée des routes)

Autres articles à lire sur le blog et le site de « La croisée des routes » :
1. Tortel, étape amicale au bout du monde
2. La croisée des routes à La Junta, sur la Carretera Austral, en Patagonie chilienne
3. La Patagonie chilienne à la croisée des chemins. Barrages hydroélectriques ou tourisme, quel choix pour la région de Aysén ? par Fabien Bourlon et Patricio Segura

La croisée des routes à La Junta, sur la Carretera Austral, en Patagonie chilienne

Escale en Patagonie, terre de confins et territoire d’utopies, lieu où le vide criant s’avère étrangement propice à faire le plein dans le cœur du voyageur curieux de ce monde du bout du monde.

Village par excellence situé à la croisée des routes – la célèbre route australe y croise en effet la route d’un côté vers Lago Verde et de l’autre vers le port de Raul Marin Balmaceda – La Junta opte aujourd’hui pour un développement touristique directement lié au succès de celle qu’on appelle ici la « Carretera Austral », voie mythique, propice à tous les fantasmes qui renvoient à l’idée des « bouts du monde ». La municipalité de La Junta a récemment « construit » une belle place centrale sur laquelle donne tout naturellement l’office de tourisme de la petite commune de transit qui borde la route australe sur à peine deux kilomètres de long.

LaJunta1Vue de la nouvelle place du village qui fait aujourd’hui la fierté des habitants.

Quelques rues strictement divisées en damier très nord-américain et de belles maisons en bois composent ce village patagon tout de même peuplé de 1200 âmes. Sans oublier les travailleurs de passage, tous ceux qui oeuvrent au développement routier de la lointaine Patagonie, et dont la présence dans cette zone, qu’on nomme sans rire « urbaine », n’est pas nécessairement du goût de tous les habitants.

LaJunta2Belles maisonnées traditionnelles, toutes en bois, sans oublier des églises omniprésentes dans la région. Depuis belle lurette, colons européens et missionnaires redoutables ont investi la Patagonie, souvent bien avant les premiers Chiliens…

Souvent vendue sur le papier glacé des brochures à destination des visiteurs, la nouvelle devise officielle et touristique de cette ville-croisement est « El pueblo del encuentro », soit « Le village de la rencontre ». Belle formule à vrai dire, riche de promesses, même si la réalité est plus difficile à cerner…

Certes, nombre d’acteurs du développement local, notamment nouvellement investis dans le tourisme naissant, rivalisent d’ingéniosité en proposant une offre sinon une hospitalité des plus alléchantes. Sur le papier du moins. Il demeure que l’histoire récente du Chili et celle aussi de la fameuse route australe s’invitent sans ambages – mais avec armes et bagages – à cet essor touristique en cours, essor aussi soudain qu’il risque de s’avérer durable. Terre de contrastes qui ne souffre d’aucune comparaison, la Patagonie n’est pas à une contradiction près.

LaJunta3La Carretera Austral, voie mythique, souvent considérée comme « la plus belle route d’Amérique du Sud », surtout depuis sa « mise en tourisme » pour développer les sites et les villes qui la jonchent.

Pourtant, au moins deux catégories de populations migrantes ne sont pas forcément très bien accueillies : il s’agit donc d’une part des travailleurs migrants chiliens venus du nord du pays, en quête de travail et d’argent, mais également des backpackers ou jeunes routards israéliens qui – ayant tout juste achevé leur interminable service militaire – viennent dans cette contrée reculée d’une autre monde pour se défouler et se lâcher pour le plus grand malheur des autochtones… Ces derniers craignent leur présence bien plus qu’ils ne l’encouragent ou même la supportent.

A La Junta, ce ne sont pas seulement les routes qui se croisent mais aussi les rivières. Sur un rythme patagonien, donc modéré, toute la zone ici est une affaire de flux.

Autrefois, bien avant la construction de la Carretera Austral – une route désormais « scénique » qui, qu’on le veuille ou qu’on le déplore, reste l’une des « grandes oeuvres » du dictateur Pinochet – les principales voies de communication se passaient sur l’eau et par bateau.

Les deux rivières – Palena et Rosselot – offrent des paysages sublimes et des activités en « eaux vives » diverses (kayak notamment). Mais de nos jours, dans cette région, la route terrestre a nettement pris le dessus sur la voie maritime.

Sur la route, au cœur de La Junta, un panneau métallique tout en vert, comme pour faire oublier les dégâts sur l’environnement perpétrés pendant les longues années de la dictature, rappelle aux habitants comme aux visiteurs qui fut le funeste instigateur de ce vaste projet routier…

Ce qui est étonnant, pour un regard européen en tout cas, c’est qu’aucun graffiti vengeur ou contestataire n’orne ce « monument » à la gloire du général ! En guise d’explication, il semblerait, à en croire certains habitants du cru, qu’au moins la moitié de la population du village ne trouverait rien à redire à l’action « historique » et politique dudit généralissime !

Un travail de mémoire reste sans doute à opérer. Mais le Chili n’est pas le seul pays dans cette situation, ne l’oublions pas…

LaJunta4« Monument » en plein milieu de la route, histoire de bien rappeler au peuple de qui est venue l’idée d’un tel projet, il est vrai assez classiquement dictatorial…

Pour le voyageur qui souhaite quitter la route poussiéreuse – il lui faut se dépêcher car même la poussière (gage inoubliable d’aventures, de souvenirs crasseux et parfois de dérapages incontrôlés) risque de disparaître, l’asphalte est déjà prévu sur une majorité du tronçon pour ces toutes prochaines années – on ne peut que lui conseiller de poursuivre sa quête de Patagonie reculée en poursuivant son chemin jusqu’au modeste village portuaire de Raul Marin Balmaceda, là il ne sera pas déçu…

Véritable plage de sable, baignade pour les plus courageux, dauphins garantis à deux brassées et pour les plus chanceux parfois des baleines vers le large, joli sentier forestier, dunes impressionnantes et espaces marins fabuleux. De quoi échapper quelques jours à l’épreuve de la route, en profitant d’une autre Patagonie, plus marine que routière. Plus authentique que routinière.

RMBPlage à Raul Marin Balmaceda sur le littoral, une escapade bienvenue pour quitter la route !

En optant de la sorte pour la voie du détour, la route de tous les défis – australe comme il se doit – ne sera plus l’apanage de l’héritage de Pinochet mais la piste repensée d’un enchantement où cette terre de confins s’autorise à élargir le champ des possibles des êtres restés dignes et toujours en résistance.

Qu’il s’agisse de lutter contre les ersatz insupportables d’une dictature qui a du mal à disparaître ou contre les immenses sinon immondes projets de barrages hydrauliques qui défigurent la géographie de la Patagonie pour toujours, la lutte continue comme disait l’autre… Les modes de vie locaux aussi seront bouleversés à l’issue de la réalisation de ces projets.

Au final, parcourir à vélo, en stop, à moto ou en 4×4, la Carretera Austral – de Puerto Montt au nord à Villa O’Higgins au sud – pourrait bien renvoyer à un périple à échelle humaine – et non plus seulement aventureuse et naturelle – en privilégiant « la ruta patagonia sin represas », autrement dit en prévoyant des arrêts « engagés » dans tous les lieux où, depuis une décennie, s’est forgé le combat contre la construction des barrages dans la région : une route patagone sans barrages.

En voilà une belle idée de circuit ! Sans doute aussi le meilleur pied de nez fait à l’encontre de feu l’ancien général-dictateur et marionnette des Chicago Boys envoyés par le grand frère nord-américain.

Cette route australe ne sera dorénavant plus seulement cette voie pionnière vers le sud lointain (Far South) mais une double voie et voix de la contestation populaire fièrement érigée contre l’impunité des multinationales et le pouvoir des gigantesques barrages hydrauliques (pour plus d’infos sur ces barrages controversés à Aysen, lire l’article de Fabien Bourlon et Patricio Segura, paru dans le n°8 de L’autre voie).

LaJunta5Pont orange métallique surplombant le Rio Rosselot et surlequel on peut lire cette inscription : « Patagonia sin represas » (« La Patagonie sans barrages »). La lutte continue…

Pour certains protagonistes la bataille est achevée, pour d’autres elle ne fait que commencer. Ce qui est pourtant sûr aujourd’hui c’est qu’une prise de conscience politique et surtout écologique a vu le jour au cours de cette bataille de dix ans. Dès lors que les hommes parviennent à s’élever et à se lever ensemble contre l’abus, l’injustice, la bêtise, et avant tout contre la toute-puissance de l’argent et celle du marché, ils refuseront ad vitae eternam de vivre à genoux. Pour toujours, ce qui n’est pas rien dans notre monde aujourd’hui gangréné par l’industrie de la peur comme l’écrit fort bien un illustre auteur sud-américain, Eduardo Galeano. Et ils resteront debout jusqu’au dernier souffle. C’est ce qu’il faut souhaiter aujourd’hui, et demain, aux Patagons. A tous les Chiliens aussi.

Pour terminer, méditons autour de cette courte maxime de Luis Sepulveda, écrivain chilien, longtemps exilé comme tant d’autres de ses compatriotes, une citation extraite de son roman Histoire de la mouette et du chat qui lui apprit à voler : « Seul vole celui qui ose le faire ». Aux Chiliens maintenant de prendre leur envol ! Pour une autre voie plus durable et vers des cieux plus cléments. A ce titre, le ciel de Patagonie offre justement un panel exceptionnel de couleurs… où, une fois revenu sur terre, il ferait bon de puiser des ressources plus spirituelles que naturelles.
Les Patagons, eux, sont déjà en bonne voie, sur le bon chemin… Bonne route à eux, et plus encore à tous les Chiliens.

Franck Michel

LaJunta6Image mythique d’une Patagonie vierge et naturelle qui en fait rêver plus d’un. Ici, le Rio Rosselot, à la sortir de Junta. Il faut prendre son temps pour admirer ce paysage… et surtout zoomer à droite pour apercevoir un détail qui, lui aussi, participe amplement au mythe : un voyageur couché dans l’herbe, en train de lire, seul au monde, simplement entouré d’une nature inviolée jusqu’à ce jour… Ou presque, car il n’est pas encore interdit de rêver.
Surtout en si belle terre d’utopie totale… Carpe diem en Patagonie…

Lire l’article « La Junta, una parada en la Carratera Austral » de Franck Michel paru dans « El diario de Aysén » (Chili) le 22 février 2014

Du Marin à Saint-Pierre… ou de l’art en bord de mer à la Martinique

De quelques fresques murales, historiques et culturelles, au Marin

Douce peut-être, marine certainement, cette petite cité côtière qui évoque le grand large – avec sa clinquante marina notamment – opère un détour temporaire par l’art urbain ou plutôt municipal. Ainsi, dans le cadre de la Biennale d’art contemporain, la ville du Marin rhabille joliment ses murs et rappelle par la même occasion la présence africaine au sein du passé comme du présent de la Martinique. Une belle escapade juste à deux pas du marché couvert et très touristique…

Une exposition à l’entrée de la ville martyr de Saint-Pierre

La ville de Saint-Pierre fut jadis le fleuron colonial de la présence française à la Martinique, un rêve qui s’est enlisé avec la tragédie d’une Belle Epoque qui ne le fut pas tant que cela, suite plus précisément à l’éruption le 8 mai 1902 de la Montagne Pelée. La ville reste jusqu’à nos jours marquée par cet événement dramatique.

En bordure de la route, à la sortie de la ville, l’artiste François Piquet érige des sortes de statues arboricoles vivantes, emplies d’une mémoire douloureuse, il précise ainsi mettre en scène le concept de créolisation par le biais de l’art. Bref, une halte bienfaisante propice à de la poésie sur fond de mer et à un peu de bonne réflexion historique!

FM