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De l’esprit des lointains et du cosmopolite : deux livres pour prendre l’air et un peu de recul !

Le premier fait la part belle à l’esprit des lointains et vient de paraître en avril 2014, aux éditions Livres du monde ; le second évoque un baroudeur cosmopolite et a été réédité en janvier 2014 chez Rivages… mais sa première parution remonte tout de même à l’année 1750. Un bail. Pourtant les deux livres revigorent de la tête aux pieds après un climat électoral et global trop lourd.

Carré (Claude), L’esprit des lointains, Annecy, Livres du monde, 2014.

Lointains

D’emblée, le romancier et auteur de fictions pour Radio France qu’est Claude Carré convoque Nicolas Bouvier lorsque celui-ci parlait de rinçage et d’essorage à propos du voyage comme rite de lavage. Et Claude Carré, en bon usager du monde, de préciser que « si un voyage se passe trop bien, c’est que vous restez trop en surface ; il faut aller plus au fond ». En effet, la profondeur est précisément ce qui permet de prendre de la hauteur. En voyage comme en toute chose. L’auteur de ces chroniques voyageuses traverse la planète, il s’arrête plus longuement en Thaïlande et dans le sud-est asiatique, il questionne à la fois notre et son propre sens du voyage. A la lecture de ces courts et palpitants récits, on s’interroge, on rit et on lit. Avec plaisir. Je retiendrai ici trois séquences, destinées à inviter les lecteurs à se plonger dans le livre et ensuite à prendre la route.

Une chronique intitulée « Commedia dell’ Colorado » fait sourire, un peu amèrement certes, l’histoire contée ramenant directement à la réalité très crue du tourisme international qui en vient à occuper les moindres recoins du globe. Claude Carré s’apprête donc à profiter de la magie du canyon, du Colorado mythique voué à la lenteur et au silence rédempteurs, et tout simplement de la beauté brute du lieu, baigné par un soleil couchant… La transe du voyageur n’est pas loin : « Rien de tel que l’émotion d’un moment pareil, pour approcher au plus près les mystères de la création, les secrets de la vie. Mais… » (p. 59). Car il y a souvent le joli mot de « mais ». Mais des touristes italiens organisés se sont invités, bruyamment, à la fête… Gâchant au passage « l’orgasme crépusculaire » annoncé… Le voyage est aussi une occasion d’apprendre à se calmer, à se poser sinon à se reposer : « Les Italiens sont partageurs, on ne peut pas le leur ôter ». Ah, la belle aubaine… Ils racontent et se racontent, jusqu’à la nausée. Il faut faire avec et garder les nerfs en place, une épreuve, assurément. « Au bout de deux minutes, tout ce qu’il y avait de possiblement américain dans le paysage est rayé de la carte ». Le tourisme est parfois plus rapide et plus efficace que la guerre pour prendre possession d’un territoire : « Le grand cirque italien a débarqué pour une représentation exceptionnelle au bord du Colorado et rien d’autre n’existe ». La morale de cette histoire plutôt confisquée est ainsi justement résumée par l’auteur carrément dépité : « Le plus souvent on entend parler de voyageurs égarés, mais parfois aussi il y a des destinations qui se perdent » (p. 60). Voyager c’est toujours aller à l’école de la vie. On apprend sans arrêt. Même si pour ce faire il est bon de s’arrêter de temps en temps.

Je n’en peux plus d’accumuler du tombeau

Une autre chronique passe par l’Egypte, pays où les frères ne sont plus musulmans mais militaires, et Claude Carré, fatigué par les musées, lâche : « Je n’en peux plus d’accumuler du tombeau ». La chronique, il est vrai, s’intitule « Perplexe dans la vallée ». Tout un programme. Entendez : la vallée du Nil, avec ses rois et ses reines, ses sites et ses tombeaux, à n’en plus finir. Sauf aujourd’hui, lorsque les touristes désertent les Pharaons et les momies, puisque les Egyptiens modernes sont incontestablement – n’en déplaise à la soldatesque en faction – plus musulmans et plus vivants que leurs illustres et antiques prédécesseurs. Le constat de l’auteur, que je partage totalement, est ensuite sans appel : « On en apprend plus sur l’âme d’un pays en parlant avec un militaire à l’uniforme élimé qu’en visitant la tombe présumée du cousin par alliance d’un supposé pharaon de la 4e dynastie. Mais c’est seulement ce que j’en pense et chacun fait comme il lui plaît » (p. 66). CQFD. Claude est plus que carré dans cette affaire. Concernant le militaire uniformisé, on ajoutera que ce qui était vrai avant ladite « révolution arabe » du coin, en grande partie confisquée depuis au peuple, l’est de nouveau après.

Le jardin zen idéal

Dernière chronique ici évoquée, « Peut-être le plus bel endroit du monde », rien que ça, et le paradis en question se trouve dans le sud de la Thaïlande. Non loin de Koh Tao, la petite île magique de Nang Yuan, « le jardin zen idéal », possède en effet tous les atouts pour contenter le chaland le plus grincheux. On est loin de l’Italie et des musées de Florence et pourtant le syndrome de Stendhal, lui, n’est pas loin. Le site est notamment prisé par les plongeurs du monde entier. Cela fait beaucoup de monde. Le lieu est aussi splendide qu’il est fragile. Réaliste, Claude Carré positive comme il peut lorsqu’il écrit que « même les arrivages caquetants de touristes qui viennent y louer un transat pour l’après-midi n’arrivent pas à ternir l’ensemble. Pourtant, ils y mettent du leur » (p. 151). Sur cet îlot reculé, où j’ai débarqué au printemps 1990, le tourisme est une épreuve dont il ne ressort pas indemne. En un quart de siècle, les merveilleux fonds marins en ont vu de toutes les couleurs. L’auteur s’y est rendu au printemps 2012, et j’avoue qu’il m’est agréable de lire sous la plume de Claude Carré ces mots réconfortants sur ce lieu unique : « C’est la carte postale parfaite, un tableau de Vermeer, un trio de Mozart. Rien de spectaculaire, pas d’attraction renversante, de gouffre assassin, d’à-pics vertigineux. Juste trois tas de cailloux coniques disposés en triangle, normalement arborés, deux langues de sable, et de l’eau de mer transparente. Ajoutez du soleil et le tour est joué : c’est ce qu’il peut y avoir de plus naturellement joli ». Et l’auteur, émerveillé devant tant de beauté, de conclure : « Mais pourquoi la géographie est-elle si avare de Nang Yuan ? Où est le bureau des plaintes ? » (p. 151). Pour ma part, je ne peux pas résister à l’idée de terminer ce paragraphe sans montrer une image de ce coin idyllique, prise en 1990, et aujourd’hui toujours en sursis… Bon gré, mal gré.

Nang Yuan


Fougeret de Monbron (Louis-Charles), Le Cosmopolite ou le citoyen du monde, Paris, Rivages, 2014 (1750).

Cosmopolite« Je vous avertis que mon esprit volontaire ne connaît point de règles et que, semblable à l’écureuil, il saute de branche en branche, sans se fixer sur aucune » (p. 60), voilà une phrase qui, dans une variante assez proche, ressurgira un siècle plus tard sous la plume de Nietzsche. Louis-Charles Fougeret de Monbron est un libertin misanthrope mais original qui inspirera Voltaire au XVIIIe siècle… Quand il délaisse les femmes pour les routes il prend un ton sinon un tour plus libertaire. Il répète dans ce singulier récit qu’il ne souhaite pas parler des endroits traversés et des gens rencontrés lors de ses voyages. Nous ne sommes même pas au milieu du XVIIIe siècle et déjà le monde semble trop connu et surtout trop raconté : « Il n’y a déjà que trop de fastidieux ouvrages de cet espèce dans le monde. Ce n’est pas la peine que j’en augmente le nombre par des imitations ou des redites ; le seul but que je me propose est de jeter sur le papier les réflexions que je fais en me promenant, ainsi que le hasard et l’occasion me les suggèrent. Il s’en présente une maintenant à mon esprit que ma franchise ne me permet d’omettre ; c’est qu’après avoir beaucoup vu, je me trouve un peu moins sot sans en être devenu meilleur » (p. 47).

Si notre libertin, coureur de jupons et arpenteur du monde, manque parfois de respect aux femmes dans ses propos, il ne manque pas en revanche d’arguments béton – qui pourtant à l’époque n’existait point – pour interroger le sens de ses pérégrinations : « On a beau changer de climats, le caractère ne change point ; on porte partout avec soi le cachet de la nature. (…) Le plus grand fruit que j’ai tiré de mes voyages ou de mes courses est d’avoir appris à haïr par raison ce que je haïssais par instinct » (p. 48). Le voyage ne nous permet donc pas seulement de douter mais également de confirmer. Parfois. Et Fougeret de Monbron brosse déjà, sans véritablement le savoir, les contours à venir de l’acculturation de masse de sociétés entières, des Tupinambas aux Polynésiens, des Persans aux Bretons : « Les peuples incessamment attentifs à se copier sont les singes les uns des autres » (p. 87). Ces dires restent d’une terrible actualité même près de trois siècles après leur énonciation…

Je tiens à tout et ne tiens à rien

Il faut lire ce récit car il est plein d’entrain, il ouvre une jolie fenêtre sur le monde alors que ce dernier ne cesse de se refermer. Surtout, il dénote un peu d’espoir et offre un remède bon marché et de belle lecture contre la morosité ambiante. Hier comme aujourd’hui : « (…) je me trouve bien partout, hormis en prison. Tous les pays me sont égaux, pourvu que j’y jouisse en liberté de la clarté des deux, et que je puisse entretenir convenablement mon individu jusqu’à la fin de son terme. Maître absolu de mes volontés et souverainement indépendant, changeant de demeure, de climat selon mon caprice, je tiens à tout et ne tiens à rien. Aujourd’hui je suis à Londres, peut-être dans six mois serai-je à Moscou, à Pétersbourg, que sais-je enfin ? ce ne serait pas un miracle que je fusse un jour à Ispahan ou à Pékin » (p. 125). La vie – en voyage ou non – peut être fabuleuse quand on sait comment la saisir pleinement.

Ces deux ouvrages nous réconfortent à propos de l’état du monde et sans doute nous encouragent-ils également à circuler plutôt qu’à râler, à avancer plutôt qu’à stationner. Doucement et librement.

Franck Michel

Lionel Bedin éditeur et auteur, notamment, d’Un livre dans le sac à dos. 70 livres pour voyager

Lionel Bedin croisée routes livres sac a dos

Des Routes de la Soie à l’Alpe romantique, partez à la découverte des livres et des écrivains, parcourez le monde, et vérifiez que dans “littérature de voyage” il y a bien le mot “littérature”.

Blaise Cendrars et Jack London, Chateaubriand et Victor Hugo, Ella Maillart et Anne Brunswic, David Fauquemberg et Christophe Cousin sont au sommaire. Et bien d’autres.

Nous vous invitons à rencontrer Lionel Bedin, mardi 7 mai 2013 à 17h au Café Les savons d’Hélène à Strasbourg (entrée libre). Ce premier rendez-vous de La croisée des routes sera l’occasion de porter un coup de projecteur notamment ce passeur de littérature de voyage. Auteur (Un Livre dans le sac à dos, Sur la route bleue co-écrit avec Sylvain Tesson), créateur de sites (www.ecrivains-voyageurs.net et www.laroutebleue.net) et éditeur.

Toujours pour “dire et voir le monde”, il crée en février 2010, à Annecy, une maison d’édition www.livresdumonde.net pour publier les Bouvier, Maillart et Cendrars d’aujourd’hui et de demain… Au moins, dit-il, “pour ne pas regretter de ne pas l’avoir fait…” Au mieux : pour partager le plaisir de la littérature avec un public curieux, ou passionné.

Lors de cette rencontre, Lionel Bedin sera accompagné par Georges Bogey, écrivain, infatigable promeneur dans les Alpes et voyageur immobile curieux des cultures asiatiques.