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« Back Bag – détour et retour indien » de Lucie Friedrich

Lucie Friedrich revient d’Inde. Enchantée. Comme à l’accoutumée.  Elle nous a récemment proposé, dans les colonnes de la revue L’autre voie n°10 « Backache », un récit de son passionnant séjour l’an passé dans ce vaste pays-continent. Le présent texte – et images – poursuit l’aventure, en mettant des mots sur les émotions partagées… Merci Lucie !

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« Il était une fois, une jeune fille qui avait en tête un rêve. Elle voulait voyager, aller découvrir des gens, au bout du monde. Un jour elle arriva à un orphelinat en Inde, très, trèèèès loin de chez elle. Et là, elle rencontra des petits garçons qui avaient un secret. Grâce à ce secret, ils étaient heureux. Au bout d’un long moment, les garçons décidèrent de lui enseigner leur secret. Elle découvrit qu’ils ne connaissaient pas la notion du temps, ils se délectaient de chaque seconde sans penser à avant ni à après. C’était grâce à ça qu’ils n’avaient rien mais qu’ils étaient tout, qu’ils savaient comment vivre. »

Je quitte le froid de l’hiver pour me retrouver propulsée à des centaines de Km/heure vers l’est… Vers la poussière et le soleil… Vers Manikandan et les chappati… Le voyage durera à nouveau neuf heures, comme lorsque j’étais revenue de ces terres, il y a presque un an. Neuf petites heures de rien du tout, après tant de mois. Je suis en route pour l’Inde ! Ma maman dort à côté de moi. Elle avait envie de vacances. Elle a décidé de venir voir dans quel milieu sa fille avait évolué pendant quelques temps… Et où est-ce qu’elle a laissé un petit bout de son âme !

L’atterrissage, brusque et soudain. Neuf heures de transition avaient plongé mon esprit dans une torpeur douce et enivrante. Mais là, par le hublot, je vois les silhouettes sombres qui s’agitent autour de l’avion, je distingue les moustaches sur les visages des hommes, et je vois la lune qui couronne ce paysage en s’étirant comme un sourire dans le ciel. Je suis de retour. L’excitation me gagne. La sortie de l’avion. L’odeur de l’Inde embrume à nouveau mon cerveau, cette atmosphère lourde et humide. Ces regards qui s’attardent sur ma peau blanche. Cette agitation inaltérable. Je suis là. Ça y est.

Mon esprit se débloque et je perçois tout avec intensité

On récupère nos bagages, dont mon fidèle sac de voyage qui ne m’a jamais quitté durant toutes mes aventures. Ma mère regarde partout, l’air enchanté, ses yeux s’attardant sur chaque détail. Elle ne sait pas encore à quel point ce que j’ai vécu ici a été profond et intense… La confusion. On se retrouve à l’extérieur sans que mon cerveau ne puisse donner un aspect logique aux évènements, et soudain, deux cris aigus. Les filles ! Les deux petites de la famille hindoue chez laquelle j’avais été hébergée durant un mois accourent vers moi, les bras chargés de roses. C’est là seulement que mon cerveau se remet à fonctionner, et que je ressens les choses, seconde après seconde. Mon esprit se débloque et je perçois tout avec intensité, les bonds des petites entre mes bras, leur sourire, leur voix fluette. Je les accueille avec un énorme câlin, je suis prise dans un véritable tourbillon de rires et de malices, et puis je prends le temps de les regarder. Elles ont grandi, c’est sûr, mais je retrouve ces yeux coquins et ces manies charmeuses ! Varsha et sa famille entière suivent les petites, me serrent dans leurs bras avec émotion. Ils touchent la main de ma mère avec respect et elle les regarde, avide de tout savoir d’eux et de leur vie. On monte tous à l’arrière du van avec lequel ils sont venus et dans lequel on a vécu tant d’aventures l’an passé; et immédiatement la langue de Varha se délie comme à son habitude tandis qu’un flot de paroles vient m’entourer. On papote à nouveau, les deux copines se sont retrouvées !

Cinq mois, neuf heures, dix mois, neuf heures. Une minute. Cinq mois en Inde à penser à ma famille, neuf heures de transition vers la France, dix mois en France à penser à mes amis, neuf heures de transition vers l’Inde. Une minute de retrouvailles. Et les rapports, après cette minute, redeviennent immédiatement les mêmes qu’il y a tant de temps. Tout a changé en surface, Riya parle mieux anglais, Kartiki va avoir une petite sœur et Vikas va entrer à l’université, mais en profondeur, tout est resté identique. Le temps n’existe pas. On incarne l’Instant.

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On passera 5 jours auprès de la famille de Varsha, 5 jours durant lesquels je retrouve cette impression familière d’être hébergée chez mes cousins. On partage tout, comme quand j’y étais restée quelques mois. Ma mère découvre le trafic indien et les aventures à moto sans l’ombre d’un casque ou d’un policier, et commence à comprendre pourquoi mon regard brillait tant quand elle me demandait des nouvelles de mes amis de « sous les tropiques ». On patauge dans les rigoles d’irrigation de la rizière, on cuisine sous les palmiers, on retourne à la piscine où on se baigne avec nos vêtements… Et, merveilleuse surprise, je constate que Varsha nage maintenant sous l’eau… Ses premiers plongeons l’année dernière avaient été plus qu’hésitants et il avait fallu un réel travail d’équipe entre nous pour qu’au bout d’un mois, après un travail acharné quotidien, Varsha parvienne à faire une longueur de piscine seule. Quel bonheur de la voir frétiller sous l’onde fluide avec une telle aisance après tout ce temps !

Par-delà le temps et les frontières

Et puis, il est bientôt temps de se séparer… Je dis au revoir, avec une réelle tristesse, mais cette fois sans douleur. Sans cette souffrance qui me déchirait les entrailles, il y a 10 mois. Ces gens sont dans mon cœur et c’est comme si on était ensemble en permanence. Vikas me serre dans ses bras en murmurant « beyond time and boundaries ». Par-delà le temps et les frontières. Je le regarde sans répondre. Il n’y a plus besoin de mots.

Deux heures d’avion.

Ma mère et moi descendons dans la Tamil Nadu, direction l’orphelinat… A nouveau mon cerveau s’embrume, s’empreint de cette ouate cotonneuse qui caractérise les transitions émotionnelles intenses… C’est là que la peur me tient vraiment. J’ai vécu des choses si fortes dans ce foyer d’accueil, qu’il a été très dur de revenir en France après une telle harmonie. Et si tout avait changé ? Si les garçons m’avaient oubliée et que je réalisais que tout n’avait été qu’illusion ? Ou si au contraire je m’apercevais que je leur ai manqué encore plus qu’ils ne m’ont manqué, et qu’à nouveau je restais émotionnellement coincée auprès d’eux ? Et si, si…. ?

La descente de la jeep qui nous dépose en plein cœur de la cour de l’orphelinat se fait sous le tempo endiablé des palpitations de mon cœur qui tremble d’excitation. Soudain, c’est l’explosion de joie : un flot de mains tendues déferle vers mois sous les joyeux « sister ! sister ! » qui m’apostrophent ! Les garçons, ce sont eux !! Ils sont là ! Je les regarde tous ; montre-moi ton visage, Selva, que je voie comment tu as changé. Et toi, Suriya, toujours ce sourire en coin ? Bon sang, les garçons, c’est vous. Que vous avez grandi. Que vous m’avez manqué !! Chacun me demande de dire son prénom, pour vérifier que je me souvienne bien d’eux. Evidemment, je peux dire jusqu’au petit surnom de chacun d’entre eux, à ces Boys dont les plus petites manies se sont inscrites jusqu’au plus profond de mon âme!! Ça me fait rire de voir qu’ils avaient les mêmes inquiétudes que moi ; et une fois que je leur ai prouvé que oui, je me souvenais bel et bien de chacun d’entre eux, alors ils m’entraînent à leur suite dans le réfectoire pour me raconter leurs histoires de cœur, les disputes avec les copains ou encore les notes qu’ils ont eues la veille à leur examen. Le temps, ce joli sablier dont le haut et le bas sont indissociables et qui prend la fantaisie de les intervertir inlassablement, reprend son cours comme si pas une seconde ne s’était écoulée depuis 10 mois…

Je me sens plus libre de mes faits et gestes

Au fil des jours, je m’aperçois que mon statut d’invitée, différent de l’ancien statut de volontaire, change la manière dont je ressens l’orphelinat. Je me sens plus libre de mes faits et gestes, puisqu’il n’est plus nécessaire d’effacer toute ambiguïté par rapport aux garçons, et je prends également conscience que mes angoisses n’étaient pas fondées. Les garçons ont vécu mon départ exactement de la même manière que je l’ai vécu moi-même : c’est bel et bien leur sœur qui est de retour parmi eux, mais une sœur dont ils n’auraient pas besoin, dont ils ne seraient pas dépendants. Une sœur qu’ils aimeraient, tout simplement. Je suis soulagée de voir que d’autres volontaires deviennent les « encadrants » des garçons. Les Boys se comportent avec moi comme avant, tout en oubliant ce côté « hiérarchique » . Les mêmes conversations, les mêmes blagues, les mêmes confidences. Qu’est-ce que vous m’avez manqué, les garçons. A nouveau les fêtes, les danses, ce tourbillon de couleur et de rires, ces pleurs parfois, vite consolés, cette fierté dans le regard des Boys qui me disent « super ! » en me voyant vêtue d’un sari pour le Pongal, ces cannes à sucre partagées en cachette dans le dortoir, ces sourires épanouis à chaque instant…

Et puis vient le moment des adieux, il faut que je retourne chez moi… Je leur dis. Cette chose si importante qui règne dans mon cœur. Chacune des victoires qui ont été miennes durant ces dix mois loin de vous, ont été les vôtres aussi. C’est grâce à ce que j’ai appris auprès de vous que j’ai réussi à m’accomplir, chez moi. Vous pouvez être fiers. Vous êtes fantastiques.

C’est alors que Manikandan, qui m’avait tellement manqué pendant mon absence, me glisse à l’oreille : « sister, no more backpain ? ». Je comprends qu’il me parle de mon fameux mal de dos, que j’avais plutôt interprété comme un « mal du retour »… Je rigole à travers un voile d’émotions : « No Mani, no more backpain ». Il sourit comme lui seul sait sourire, avec ce soleil dans le regard : « Ok, then, back bag !! » et il me glisse avec une agilité déconcertante un petit sac à dos sur les épaules… Je le fais glisser entre mes mains et l’ouvre, ébahie : un bracelet qu’il portait en permanence et une photo de lui s’y trouvent, ainsi qu’une lettre rédigée par les garçons, si touchante et si adorable. Tout l’amour des Boys est là. « Back bag ». Le sac à dos… Ce sera bien plus que ça. Ce sera le sac du retour… La besace des cadeaux que j’ai trouvés en revenant à ces garçons auprès desquels un fragment mon cœur était resté !

Je vois la lune me rendre mon sourire

Les larmes me montent aux yeux et ma voix se brise, de manière peu contrôlée… Je m’apprête à leur dire à nouveau au revoir. Mais cette fois, c’est différent. Cette fois ma mère a rencontré mes petits frères de cœur ; les deux univers ont fusionné. Cette fois je sais que je leur manque comme ils me manquent, avec un simple amour fraternel, dénué de dépendance et d’angoisse, simplement empreint de beauté et de grandeur. Cette fois je sais que quel que soit le temps passé loin d’eux, nos rapports ne changeront pas. Et en quittant le sol gorgé de poussière, de promesses, de rudesse et de spiritualité, je vois la lune me rendre mon sourire, me laissant partir pour l’ouest… Dans un an, dix ans, vingt ans… Elle me verra fouler le sol de ces terres à nouveau, en route vers les gens que j’aime ; elle constatera à nouveau que tout semblera avoir changé en surface, mais que les choses profondes sont inaltérables. Et la lune, de tout là-haut, sourira à nouveau. Car le temps n’existe pas. On incarne l’Instant.

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Texte et photos : Lucie Friedrich (pour La croisée des routes)

Après son périple humaniste au coeur de l’Inde, Lucie Friedrich a obtenu au festival Grand Bivouac d’Albertville, en octobre 2013, le Prix coup de coeur des Premiers pas de l’aventure, attribué aux jeunes voyageurs. Elle a par ailleurs bénéficié d’une bourse de voyage Zellidja.

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